C’est l’un des paradoxes les plus savoureux de la littérature : J.R.R. Tolkien, le plus anglais des écrivains, professeur d’Oxford qui plaisantait volontiers sur son peu de goût pour la France, a bâti son œuvre sur une matière que le Moyen Âge français a largement façonnée. Le roman de chevalerie, la quête, le Graal, l’amour courtois : autant d’inventions nées en langue française au XIIe siècle, sans lesquelles ni la Terre du Milieu ni la fantasy moderne n’existeraient. Voyage aux sources françaises d’un univers réputé si britannique.
L’essentiel à retenir
- J.R.R. Tolkien (1892-1973), auteur du Hobbit (1937) et du Seigneur des anneaux (1954-1955), était d’abord un philologue, professeur à Oxford, spécialiste des langues et des textes médiévaux.
- En 1925, il publie avec E.V. Gordon l’édition savante de référence de Sir Gauvain et le Chevalier vert, chef-d’œuvre arthurien anglais du XIVe siècle ; sa traduction paraîtra après sa mort, en 1975.
- La matière arthurienne de ce poème vient en grande partie de la tradition française : c’est Chrétien de Troyes qui, vers 1180, invente le roman de chevalerie et introduit le Graal dans la littérature.
- Le mot « roman » lui-même est français : il désignait au XIIe siècle un récit écrit en langue romane, et a donné « romance » en anglais.
- La critique rapproche souvent le cor de Boromir, dans Le Seigneur des anneaux, de l’olifant de Roland : deux héros qui sonnent trop tard, submergés par le nombre.
Un philologue d’Oxford qui lisait le Moyen Âge dans le texte
Avant d’être romancier, Tolkien était savant. Professeur d’anglo-saxon puis de langue et littérature anglaises à Oxford, il a passé sa vie dans les textes médiévaux : Beowulf, dont sa conférence de 1936 a changé la lecture, les sagas norroises, et les romans de chevalerie du Moyen Âge anglais. Sa fiction est née de cette érudition : il inventait des langues avant d’inventer les peuples qui les parlent.
Ses goûts le portaient vers le nord germanique plus que vers la France, et il ne s’en cachait pas. Mais la littérature médiévale ne connaît pas les frontières modernes : impossible de travailler sur la chevalerie anglaise sans rencontrer, partout, l’empreinte française.

Sir Gauvain et le Chevalier vert : le chantier de sa vie
Un chevalier entièrement vert surgit à la cour du roi Arthur un soir de Nouvel An et propose un jeu terrible : qu’on lui tranche la tête, à charge de revanche dans un an. Gauvain relève le défi. Ce poème anonyme du XIVe siècle, conservé dans un unique manuscrit à la British Library, est l’un des sommets de la littérature anglaise médiévale, et Tolkien lui a consacré une part de sa vie : édition savante en 1925 avec E.V. Gordon, conférences, et une traduction publiée en 1975, deux ans après sa mort.
Or ce chef-d’œuvre si anglais est nourri de tradition française : la cour d’Arthur y vit selon les codes de la courtoisie venus de France, et les spécialistes rattachent son intrigue à des récits français antérieurs, jusqu’à la continuation du Perceval de Chrétien de Troyes. Le poète anglais écrivait pour un public qui connaissait les romans français, et jouait avec leurs règles.

Chrétien de Troyes : là où la fantasy commence
Remontons la chaîne d’un cran. Qui a inventé le roman de chevalerie, ce récit d’un héros qui part à l’aventure pour se prouver ? Chrétien de Troyes, en français, dans les années 1160-1190. C’est lui qui donne à la légende arthurienne ses héros les plus durables, Lancelot, Yvain, Perceval, et c’est dans son Conte du Graal, resté inachevé vers 1190, que le Graal entre dans la littérature mondiale.
La formule inventée par Chrétien, un monde merveilleux cohérent, une quête, un héros qui grandit en chemin, est très exactement la matrice de la fantasy. Entre lui et Tolkien, la chaîne est continue : les romans français ont conquis l’Angleterre, y ont inspiré les poèmes arthuriens anglais que Tolkien étudiait, et Tolkien en a tiré la forme moderne du genre. Quand Frodon quitte la Comté pour une quête qui le dépasse, il marche dans des traces ouvertes en Champagne huit siècles plus tôt.
L’olifant de Roland et le cor de Boromir
Autre écho, plus poignant. Dans La Chanson de Roland, le héros refuse par orgueil de sonner son olifant pour rappeler Charlemagne, puis sonne trop tard, à s’en briser les tempes, et meurt face aux ennemis innombrables. Dans Le Seigneur des anneaux, Boromir, submergé par les orques, sonne son grand cor pour appeler à l’aide, et meurt percé de flèches avant que le secours n’arrive. La critique a souvent rapproché les deux scènes : même cor, même héros orgueilleux et magnifique, même mort en combattant seul contre tous.
Tolkien connaissait évidemment la plus ancienne chanson de geste française. Qu’il s’agisse d’un hommage conscient ou d’une mémoire littéraire profonde, le résultat est le même : le souffle de Roncevaux traverse la Terre du Milieu.
Ce que cette histoire dit à qui apprend le français
Elle dit que la littérature médiévale française n’est pas une pièce de musée : c’est un code source encore actif, qui tourne dans les romans de fantasy, les séries et les jeux vidéo d’aujourd’hui. Lire Chrétien de Troyes ou Roland, c’est lire l’origine d’un imaginaire mondial, et c’est une porte d’entrée inattendue vers les classiques de la littérature française. Aux Cours de civilisation française de la Sorbonne, la civilisation se lit aussi par ses légendes : nos cours de français à Paris et nos cours en ligne font dialoguer la langue d’aujourd’hui avec mille ans de textes.
Questions fréquentes
Tolkien parlait-il français ?
Tolkien lisait le français et connaissait la littérature médiévale française en spécialiste, mais il ne cachait pas préférer les langues germaniques et scandinaves, et plaisantait sur son peu d’attirance pour la France moderne. Cela ne l’a pas empêché de travailler toute sa vie sur des textes nourris de tradition française.
Quel est le lien entre Tolkien et Sir Gauvain et le Chevalier vert ?
Tolkien a coédité en 1925, avec E.V. Gordon, l’édition savante de référence de ce poème arthurien anglais du XIVe siècle, et en a laissé une traduction publiée en 1975, après sa mort. C’est l’un de ses grands travaux universitaires.
Pourquoi dit-on que le roman de chevalerie est une invention française ?
Parce que c’est Chrétien de Troyes qui, vers 1160-1190, en fixe la forme en langue française : un chevalier, une quête, un monde merveilleux. Le mot « roman » désignait d’ailleurs un récit en langue romane. Le genre a ensuite conquis l’Europe, dont l’Angleterre de Sir Gauvain.
Le cor de Boromir vient-il de la Chanson de Roland ?
Le parallèle est frappant et souvent relevé par la critique : comme Roland avec son olifant, Boromir sonne son cor face à des ennemis innombrables et meurt avant l’arrivée des secours. Tolkien, philologue médiéviste, connaissait parfaitement la chanson de geste française.


