La littérature française commence par une défaite. Vers 1100, un poète dont on ne connaît peut-être que le nom, Turoldus, met en vers le désastre de Roncevaux : une arrière-garde écrasée dans un col des Pyrénées, un héros qui refuse d’appeler à l’aide, un empereur qui arrive trop tard. La Chanson de Roland, environ 4 000 vers déclamés par les jongleurs de château en château, est le plus ancien chef-d’œuvre conservé de la langue française. Voici son histoire, la vraie et la légendaire, car les deux ne se ressemblent pas du tout.
L’essentiel à retenir
- La Chanson de Roland est la plus ancienne chanson de geste conservée, composée vers 1100 (entre 1040 et 1115 selon les datations).
- Son meilleur manuscrit, dit « manuscrit d’Oxford » (Digby 23), copié au XIIe siècle en anglo-normand, est conservé à la Bodleian Library.
- Le poème transforme un fait réel, l’embuscade de Roncevaux du 15 août 778 tendue par des montagnards basques, en croisade épique contre les Sarrasins.
- Ses héros et ses objets sont entrés dans la légende : Roland et Olivier, l’épée Durendal, le cor olifant, le traître Ganelon.
- Le dernier vers signe énigmatiquement « Turoldus », sans qu’on sache s’il fut l’auteur, le copiste ou le récitant.
La vraie histoire : le désastre du 15 août 778
En 778, Charlemagne revient d’une expédition en Espagne. Le 15 août, dans le col de Roncevaux, au Pays basque, son arrière-garde est massacrée dans une embuscade tendue par des montagnards vascons, furieux du sac de Pampelune. Le biographe de l’empereur, Éginhard, cite parmi les morts un certain « Hruodland, préfet de la marche de Bretagne ». C’est tout. Quelques lignes de chronique, une escarmouche perdue contre des chrétiens basques, et un nom.
Trois siècles plus tard, la légende
Vers 1100, en pleine époque des croisades, le poème refait l’histoire à sa mesure. Les Basques deviennent une immense armée sarrasine, l’escarmouche une bataille cosmique entre chrétienté et Islam, et l’obscur Hruodland devient Roland, neveu de Charlemagne et plus grand chevalier de l’empire. La chanson de geste ne raconte pas le passé : elle forge une mémoire héroïque pour son présent. Composée en laisses assonancées de décasyllabes, elle était chantée par les jongleurs devant des auditoires qui, pour la plupart, ne savaient pas lire.
Ce que raconte le poème
Trahison, démesure et vengeance. Ganelon, beau-père de Roland, humilié d’être envoyé en ambassade chez le roi sarrasin Marsile, se venge en livrant l’arrière-garde de l’armée franque. Attaqué à Roncevaux avec ses douze pairs et vingt mille hommes contre une armée entière, Roland refuse par orgueil de sonner l’olifant pour rappeler Charlemagne : demander de l’aide serait déshonorer sa famille et la douce France. Quand il se résout enfin à sonner, il est trop tard pour tous, et l’effort est si violent que les veines de sa tempe éclatent.
Avant de mourir, Roland tente de briser Durendal, son épée, contre le rocher, pour qu’elle ne tombe pas aux mains de l’ennemi : c’est le roc qui se fend. Il s’allonge alors face à l’Espagne, en vainqueur, et tend son gant à Dieu. Charlemagne, revenu trop tard, écrase l’armée sarrasine, et Ganelon finit écartelé après son procès. La démesure du héros, sa mort tournée vers l’ennemi et ce gant tendu vers le ciel forment l’une des scènes les plus célèbres de toute la littérature médiévale.

« Roland est preux et Olivier est sage »
Le vers le plus commenté du poème oppose les deux amis : Roland incarne la prouesse, la bravoure poussée jusqu’à la démesure ; Olivier, qui le supplie en vain de sonner l’olifant à temps, incarne la sagesse. Le poème ne tranche pas, et c’est sa modernité : neuf siècles avant nos débats sur l’héroïsme, il met en scène le prix de l’orgueil et laisse l’auditeur juger. La mort de Roland est à la fois un triomphe moral et une catastrophe militaire parfaitement évitable.
Durendal et l’olifant, objets de légende
Peu d’objets littéraires ont eu une telle carrière. L’olifant, ce cor d’ivoire taillé dans une défense d’éléphant, a donné son nom commun à tous ses semblables. Quant à Durendal, la légende locale veut que l’épée ait fini fichée dans la falaise de Rocamadour, où une lame l’a incarnée pendant des siècles pour les pèlerins, jusqu’à son vol rocambolesque en 2024. Que la France se soit fait dérober « Durendal » au XXIe siècle est un hommage involontaire à la puissance du mythe.
Pourquoi ce texte fonde la littérature française
Parce que tout part de là. La Chanson de Roland est le premier grand monument conservé d’une littérature en langue française, avant même que le mot « littérature » existe. Les chansons de geste ouvrent la voie, puis Chrétien de Troyes invente le roman, les universités médiévales fixent le savoir, et François Villon clôt ce Moyen Âge en poète. Lire Roland aujourd’hui, dans une édition bilingue ancien français / français moderne, c’est remonter à la source du fleuve. Et c’est plus accessible qu’on ne le croit : nos cours de français à Paris font dialoguer la langue d’aujourd’hui avec ses classiques, du niveau intermédiaire au niveau supérieur.
Questions fréquentes
Qui a écrit la Chanson de Roland ?
On l’ignore. Le dernier vers du manuscrit d’Oxford mentionne un « Turoldus », mais on ne sait pas s’il désigne l’auteur, le copiste ou le jongleur qui déclamait le texte. L’œuvre reste officiellement anonyme.
La bataille de Roncevaux a-t-elle vraiment eu lieu ?
Oui, le 15 août 778 : l’arrière-garde de Charlemagne y fut massacrée dans une embuscade tendue par des montagnards basques. Le poème, composé trois siècles plus tard, transforme cette embuscade en grande bataille contre les Sarrasins.
Qu’est-ce qu’une chanson de geste ?
Un long poème épique médiéval célébrant les exploits de héros guerriers, chanté par les jongleurs. Le mot « geste » vient du latin gesta, les hauts faits. La Chanson de Roland en est la plus ancienne et la plus célèbre.
Pourquoi Roland refuse-t-il de sonner l’olifant ?
Par honneur et par orgueil : appeler Charlemagne à l’aide reviendrait à admettre sa peur et à déshonorer sa famille et la France. Quand il sonne enfin, il est trop tard, et l’effort lui rompt les tempes.
Où se trouve l’épée Durendal ?
Nulle part, c’est un objet de légende. La tradition la situait fichée dans la falaise de Rocamadour, où une épée l’a symbolisée pendant des siècles, jusqu’à son vol en 2024. Le mythe, lui, est indestructible.
Article rédigé par l’équipe des Cours de civilisation française de la Sorbonne et relu éditorialement avant publication. Dernière mise à jour : juillet 2026. Sources : manuscrit d’Oxford (Bodleian Library, Digby 23), Éginhard (Vie de Charlemagne), éditions de référence de la Chanson de Roland (Bédier, Gallica/BnF).


