« La fille de Minos et de Pasiphaé » : un simple vers de présentation, et il est souvent cité comme le plus beau de la langue française. C’est toute la magie de Phèdre, créée le 1er janvier 1677 : une pièce où la musique des mots porte une histoire terrible, celle d’une femme qui aime l’homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer. Après Corneille et Molière, voici le troisième géant du théâtre du Grand Siècle : Jean Racine, et son chef-d’œuvre absolu.
L’essentiel à retenir
- Phèdre est une tragédie en cinq actes et en alexandrins de Jean Racine, créée le 1er janvier 1677 à l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, sous le titre Phèdre et Hippolyte.
- Racine s’inspire de l’Hippolyte d’Euripide (Ve siècle avant J.-C.) et de la Phèdre de Sénèque.
- L’intrigue : Phèdre, épouse du roi Thésée, brûle d’un amour interdit pour Hippolyte, le fils de son mari. Croyant Thésée mort, elle avoue. Thésée revient.
- La création déclenche la « cabale de Phèdre » : une pièce rivale de Nicolas Pradon, montée deux jours plus tard, tente d’étouffer celle de Racine. En quelques mois, l’histoire a tranché.
- Après ce sommet, Racine quitte le théâtre à 37 ans pour devenir historiographe du roi Louis XIV, et ne reviendra à la scène que douze ans plus tard.
Racine avant Phèdre : l’orphelin de Port-Royal
Jean Racine naît en décembre 1639 à La Ferté-Milon, en Picardie. Orphelin très jeune, il est recueilli et éduqué par les religieuses et les maîtres de Port-Royal, haut lieu du jansénisme, ce courant chrétien austère pour qui l’homme est faible sans la grâce de Dieu. Il y reçoit une formation exceptionnelle, notamment en grec : il lira Euripide dans le texte toute sa vie.
Monté à Paris, il choisit le théâtre contre l’avis de ses maîtres, qui jugeaient la scène immorale. En dix ans, d’Andromaque (1667) à Iphigénie (1674), il devient le grand rival du vieux Corneille et entre à l’Académie française en 1672. Phèdre sera son adieu au théâtre profane, et beaucoup y lisent la marque de Port-Royal : une héroïne coupable qui se débat sans grâce contre une passion plus forte qu’elle.
L’histoire : un amour interdit
Phèdre, seconde épouse du roi d’Athènes Thésée, dépérit d’un mal secret : elle aime Hippolyte, le fils que son mari a eu d’un premier lit. Quand la rumeur annonce la mort de Thésée, sa nourrice Œnone la pousse à parler. Phèdre avoue son amour à Hippolyte, horrifié.
Coup de théâtre : Thésée n’est pas mort. Il revient, et Œnone, pour sauver sa maîtresse, accuse Hippolyte d’avoir voulu séduire la reine. Thésée maudit son fils et demande à Neptune de le punir. Un monstre marin surgit et cause la mort d’Hippolyte, dont le récit par Théramène est l’un des sommets du théâtre français. Phèdre, rongée, avoue la vérité et s’empoisonne. Le rideau tombe sur un père qui a tout perdu.

Les vers que la France sait par cœur
Peu de pièces ont donné autant de vers à la mémoire collective :
- « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée » : Phèdre décrivant sa passion comme une bête qui la dévore, le vers le plus célèbre de la pièce.
- « La fille de Minos et de Pasiphaé » : la présentation de Phèdre par sa seule ascendance, un juge des Enfers pour père, une mère monstrueuse, tout son destin en un alexandrin.
- « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée » : la plainte adressée à sa sœur abandonnée par Thésée.
- « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur » : la défense d’Hippolyte face à son père, l’innocence dite en douze syllabes.
La langue de Racine est réputée simple : à peine quelques milliers de mots, là où la langue classique en comptait bien plus. C’est sa force. Chaque mot porte, chaque alexandrin se retient, et c’est pourquoi les professeurs de français font toujours dire Racine à voix haute.
La cabale de 1677 : deux Phèdre en duel
Le succès annoncé de la pièce inquiète les ennemis de Racine. Une coterie de grands seigneurs commande au dramaturge Nicolas Pradon une Phèdre et Hippolyte concurrente, créée deux jours après celle de Racine dans un théâtre rival, et fait acheter des loges pour remplir l’une et vider l’autre. Pendant quelques semaines, la manœuvre semble réussir.
Puis le public tranche, et l’histoire avec lui : la Phèdre de Pradon a sombré dans l’oubli, celle de Racine est devenue LE rôle féminin absolu du répertoire, de la Champmeslé, sa créatrice, à Sarah Bernhardt, qui en fit un triomphe mondial deux siècles plus tard.

Racine contre Corneille : subir ou choisir
La comparaison éclaire tout le théâtre classique. Chez Corneille, le héros choisit : Rodrigue, dans Le Cid, pèse l’honneur et l’amour, se décide, et sa grandeur naît de ce choix. Chez Racine, le héros subit : Phèdre n’a rien choisi, la passion lui est tombée dessus comme une malédiction des dieux, et toute la pièce la regarde se débattre en vain. D’un côté le dilemme, de l’autre la fatalité.
Cette opposition, les contemporains l’avaient déjà formulée : Corneille peint les hommes « tels qu’ils devraient être », Racine « tels qu’ils sont ». Avec Molière pour le rire, le triangle du Grand Siècle est complet : trois manières de mettre l’être humain sur une scène, qui se répondent encore aujourd’hui.
Pourquoi lire Phèdre aujourd’hui
Parce que c’est peut-être le sommet de la langue française en vers, et l’un des plus grands rôles jamais écrits. Parce que la question de la pièce, que faire d’un désir qui nous détruit, n’a pas vieilli d’un jour. Et parce que l’alexandrin de Racine, régulier et limpide, est un excellent professeur de prononciation et de rythme pour qui apprend le français. Phèdre est une porte d’entrée royale vers les classiques de la littérature française ; pour la lire dans le texte avec un enseignant, nos cours de français à Paris mettent le théâtre au programme, sur place ou via nos cours de français en ligne.
Questions fréquentes
Quel est le résumé de Phèdre en une phrase ?
Phèdre, épouse de Thésée, aime en secret son beau-fils Hippolyte ; son aveu, un faux bruit de mort et une accusation mensongère déclenchent une mécanique fatale qui emporte Hippolyte, puis Phèdre elle-même.
Quand Phèdre a-t-elle été créée ?
Le 1er janvier 1677, à l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, sous le titre Phèdre et Hippolyte. Racine n’adopte le titre court Phèdre qu’en 1687, dans l’édition de ses œuvres.
Qu’est-ce que la cabale de Phèdre ?
Une manœuvre des ennemis de Racine en 1677 : une pièce rivale sur le même sujet, commandée à Nicolas Pradon et créée deux jours plus tard, avec des loges achetées pour truquer le succès. La pièce de Pradon est aujourd’hui oubliée.
Quelle est la différence entre un héros de Corneille et un héros de Racine ?
Le héros cornélien choisit son destin (le dilemme du Cid) ; le héros racinien subit une passion qui le dépasse (la fatalité de Phèdre). Choix contre fatalité : c’est la grande ligne de partage du théâtre classique français.


