Des archives à l’écriture créative
Comment transformer un article historique en récit de fiction ? C’est le défi qu’ont relevé cinq étudiants de niveau C2 des Cours de civilisation française de la Sorbonne (CCFS) au cours d’un atelier d’écriture animé par leur professeure, Mme Isabelle Taillandier, docteure en littérature comparée, éditrice et nouvelliste.
L’aventure a commencé à la lecture de l’article « Chausse-trappe » de Corinne Thépaut-Cabasset, publié dans les Carnets de Versailles. L’article relate une découverte aussi surprenante qu’énigmatique : lors de travaux de restauration de la pièce du Lavabo, située dans les annexes de la chapelle royale du château de Versailles, une paire de chaussures en cuir du XVIIIe siècle a été retrouvée dissimulée sous le parquet, au centre même de la pièce. Cette découverte a immédiatement soulevé de nombreuses questions sur l’identité de son propriétaire et les raisons de sa présence à cet endroit.
À partir de cette interrogation simple mais fertile, les étudiants ont été invités à imaginer une histoire : à qui appartenaient ces chaussures ? Pourquoi avaient-elles été cachées sous le plancher ?

Une enquête littéraire au cœur de Versailles
Pendant neuf séances, soit dix-huit heures de travail, les participants ont réfléchi ensemble à différentes pistes narratives avant d’élaborer un récit commun.
L’atelier s’est également enrichi d’une sortie à Versailles où les étudiants ont notamment eu l’occasion de visiter la pièce du Lavabo, exceptionnellement ouverte au public. Cette immersion dans les lieux a nourri leur imagination et leur a permis de mieux comprendre le contexte historique évoqué dans l’article des Carnets de Versailles.
Originaires de Corée du Sud, des États-Unis et du Mexique, ces étudiants possèdent déjà une excellente maîtrise du français. L’exercice leur a permis d’aller encore plus loin, en mobilisant leurs compétences linguistiques au service de la création littéraire, de la recherche historique et de l’écriture collaborative.
« Les traces du pardon » : quand un mystère devient récit
Que peut raconter une simple paire de chaussures retrouvée sous un parquet vieux de trois siècles ? Quels destins, quels secrets ou quelles émotions peuvent se cacher derrière un objet oublié par l’Histoire ?
C’est à ces questions que les étudiants ont choisi de répondre dans leur nouvelle Les traces du pardon. En s’appuyant sur le contexte historique du château de Versailles et de la chapelle royale qu’ils ont visité avec leur professeure, ils ont imaginé un récit où se croisent liens familiaux, quête de rédemption, fidélité aux êtres aimés et poids des secrets.
Sans jamais perdre de vue les éléments historiques découverts au fil de leurs recherches et de leur visite à Versailles, les auteurs proposent une interprétation sensible et romanesque de l’énigme évoquée dans l’article « Chausse-trappe ». Le lecteur est ainsi invité à suivre un personnage confronté à un dilemme intime dont les répercussions traversent les années, jusqu’à éclairer d’un jour nouveau la présence de ces mystérieuses chaussures dissimulées sous le plancher. L’origine de ces objets, leur signification et le destin de leur propriétaire constituent autant de fils que la nouvelle déroule progressivement, jusqu’à son dénouement.
À travers cette fiction historique, les étudiants démontrent qu’un vestige du passé peut devenir le point de départ d’une véritable aventure littéraire.
Versailles : le patrimoine comme source d’inspiration
Au-delà de l’exercice linguistique, ce projet illustre la richesse des passerelles possibles entre patrimoine, histoire et création. La découverte réelle d’une paire de chaussures dissimulée sous un plancher a conduit les étudiants à explorer les mentalités religieuses du Grand Siècle, la vie quotidienne à Versailles, les pratiques du pèlerinage et les mécanismes universels de la culpabilité, du pardon et de la mémoire.
L’histoire imaginée par les étudiants entre également en résonance avec les hypothèses évoquées dans l’article de Corinne Thépaut-Cabasset, qui rappelle que les « chaussures dissimulées » étaient parfois déposées dans les bâtiments comme objets protecteurs ou chargés d’une forte signification symbolique.
Une belle réussite collective
Rédigée de manière collaborative par Nicholas Araya, Lena Bossler, Karen Castillo, Sohyun Park et Diana Yoo, la nouvelle témoigne de l’engagement, de la créativité et de la curiosité intellectuelle de ses auteurs.
À travers ce projet, les étudiants ont démontré qu’apprendre une langue, c’est aussi s’approprier une culture, dialoguer avec son histoire et faire naître de nouveaux récits à partir des traces laissées par le passé.
Les traces du pardon constitue ainsi un bel hommage à la fois au patrimoine de Versailles, à l’écriture créative et au travail collectif mené au sein des CCFS sous la direction d’Isabelle Taillandier.
Références et formations
À lire, l’article source : « Chausse-trappe » de Corinne Thépaut-Cabasset, dans les Carnets de Versailles (10 juillet 2026).
Les étudiants de Mme Taillandier sont inscrits aux programmes suivants :
- Cours annuel de français général et civilisation française (AN40)
- Cours trimestriel d’été de français général et civilisation française (E60)
Mme Taillandier anime régulièrement des ateliers d’écriture aux CCFS. Prochain atelier :
- Mercredi 5 août (15h-17h), « Le dico en folie ! », atelier animé par Isabelle Taillandier, professeure aux CCFS et éditrice. Prix : 20 €. Inscription.
Sur le même thème, découvrez notre série sur les classiques de la littérature française, de François Villon au Cid de Corneille.
Les traces du pardon
Nouvelle rédigée par Nicholas Araya, Lena Bossler, Karen Castillo, Sohyun Park et Diana Yoo, étudiants de la classe C2 de Mme Taillandier (juillet 2026).
« Bénissez-moi mon père, parce que j’ai péché. » Louise se confessait de temps en temps. C’est ma jumelle, et j’aimais le son de sa voix, de ses chuchotements dans le confessionnal.
« J’ai tué Marguerite, mon amie d’enfance. » Puis, elle éclata en sanglots.
Stupéfait et effrayé, j’essayai de cacher ma voix. « Comment cela, mon enfant ?
– À cause de moi, elle est tombée dans le torrent et elle s’est noyée. »
Sa voix se brisa tout à fait et moi, de l’autre côté de la grille, prêtre par le sacrement mais frère par le sang, j’étais sidéré. Je me souvenais très bien de Marguerite, notre ancienne voisine. Je savais qu’elle était morte il y a un an : Louise me l’avait dit dans une lettre. J’aurais pu, en cet instant précis, cesser d’être le confesseur de ma sœur pour redevenir son frère. Je ne le fis pas. Je restai le prêtre, immobile, tandis que Louise, qui avait partagé mon premier souffle, continuait de parler en pleurant.
« On était assises l’une à côté de l’autre sur le rebord du pont de pierre au-dessus du torrent, près de notre village dans les Alpes. Marguerite me taquinait sur mon récent mariage, et pour la faire taire, je l’ai un petit peu poussée. Mais elle a perdu l’équilibre, puis est tombée dans le torrent qui l’a emportée. »
Je me rappelais cette lettre, mouillée des larmes de Louise. À présent, je comprenais que ses larmes étaient aussi de culpabilité. Pourquoi ne m’en avait-elle pas parlé ?
« Mon père, croyez-vous que Dieu puisse me pardonner un jour ?
– Dieu pardonne à tous les pécheurs qui se repentent sincèrement.
– Mon mari est le seul à connaître mon crime. Par amour pour moi, il en a enseveli le secret dans son cœur. Mais le silence n’apaise point la conscience. Dieu me punit car mon ventre reste stérile. Mon père, croyez-vous que si nous allons à Compostelle, Dieu nous pardonnera, et m’offrira un enfant ?
– Saint Jacques a souvent intercédé auprès du Tout-Puissant pour obtenir ce genre de pardon.
– Alors, nous irons. »
L’angoisse qui m’étreignait se transforma peu à peu en soulagement. Je donnai l’absolution à ma sœur, et la laissai partir, enveloppant sa douleur et sa culpabilité dans sa cape de laine, en cette froide journée de novembre.
J’avais le sentiment que le destin s’acharnait sur Louise, mais pensais aussi que le pèlerinage lui apporterait la paix, même si un voyage aussi long m’effrayait un peu. Je me demandais surtout pourquoi Louise ne m’avait rien dit, à moi, son frère jumeau. Pour moi, la seule explication était mon absence puisque je vivais à Versailles depuis deux ans. Je fais en effet partie des quatorze lazaristes assignés au culte du château. Elle ne pouvait évidemment pas m’écrire cela dans une lettre, de peur que quelqu’un d’autre ne la lise. Mais Louise et son mari vivaient à Versailles depuis un mois, ce dernier ayant obtenu grâce à moi une place d’artisan sur le chantier de la chapelle royale, commencé il y a un an.
Le départ pour Compostelle fut fixé au mois de mai suivant. Louise vint me voir une semaine plus tard, non plus dans le secret du confessionnal, mais dans le petit jardin du presbytère.
« Mon Charles, me dit-elle, je pars avec mon mari à Compostelle. J’espère que le saint trouvera les bons arguments pour que Dieu nous accorde le bonheur d’avoir un enfant.
– Que Dieu et saint Jacques vous gardent, ma chère Louise. »
J’aurais voulu lui dire des paroles plus réconfortantes, lui avouer que son secret pesait sur moi comme s’il eût été le mien. Mais les mots restèrent dans ma gorge. En effet, je risquais de révéler ce qu’elle croyait avoir confié seulement à Dieu. Un seul mot de plus, et je trahirais mon serment en lui laissant deviner que son confesseur était son propre frère.
Mais le destin ne semblait pas en avoir fini avec ma sœur car, un mois plus tard, elle tomba gravement malade. C’était une pneumonie. Je lui rendis visite tous les jours. Pendant les quelques moments de répit que la fièvre lui laissait, elle me disait sa volonté de guérir pour aller à Compostelle. Cependant, au fil des jours, la fièvre ne la lâcha plus. Un jour, elle me confondit avec son mari et, dans son délire, elle ne cessa d’implorer le pardon de Marguerite. Je la réconfortai du mieux que je pus. Néanmoins, au fond de moi, j’étais dévasté. Une semaine plus tard, elle mourut. Je fus anéanti.
Louise était morte sans avoir accompli son vœu, et son âme demeurait en dette envers Dieu. Le purgatoire, pour les âmes qui n’ont pu achever leur pénitence, peut être long. J’avais lu, dans les vies de saints que l’on m’avait fait étudier au séminaire, qu’il existait des pèlerins de substitution. Je décidai alors de faire le pèlerinage à sa place. En même temps, ce voyage serait mon long chemin de deuil, le seul moyen pour moi d’arriver à accepter la mort de ma jumelle.
Durant la semaine qui suivit la mort de Louise, je ne pus ni dormir ni manger. Je me sentais coupable qu’elle ait confié son secret en confession, sans savoir que j’étais de l’autre côté de la grille, et me demandais si ma quasi-trahison était à l’origine de sa mort. J’étais certain que, si elle l’avait compris, elle ne m’aurait rien confié, de peur que le frère la condamne. Les nuits où je n’arrivais pas à m’endormir, je restais dans mon lit, les yeux fixés au plafond. Si certains êtres humains naissent jumeaux, leurs secrets doivent l’être aussi, ainsi que leurs malheurs. Mon secret était le complément du sien. J’en étais convaincu. Je devais donc faire ce pèlerinage pour ma sœur, afin d’absoudre son péché mais également le mien.
Je partis à Compostelle début mai. Tout au long des cinq mois que dura mon voyage, Louise ne quitta pas mon esprit et guida chacun de mes pas. Au début, je ressentais de la colère envers Dieu car, pour moi, il avait été cruel de ne pas lui avoir laissé la possibilité de se racheter par elle-même. Mais, peu à peu, je commençai à accepter sa mort. Qui étais-je pour demander des comptes à Dieu ? Il avait certainement ses raisons. Je me résignai, et la fin du voyage me fut donc plus légère.
J’arrivai à Compostelle en octobre, le jour de la saint François. La ville m’apparut comme un sanctuaire dressé entre le ciel et la terre, un labyrinthe de ruelles de pierre où chaque pas semblait porter l’écho des milliers d’âmes venues chercher le pardon et la consolation. La cathédrale s’élevait devant moi, dans une majesté qui dépassait l’entendement humain. Ses façades sculptées semblaient raconter les siècles de souffrance et d’espérance qui avaient traversé ces murs. Lorsque je franchis son seuil, le parfum de l’encens m’enveloppa, et je sentis ma foi se conforter dans le silence sacré du lieu.
Deux jours après mon retour à Versailles, je me dirigeai vers la tombe de Louise et y déposai ma coquille, qui avait été bénie à Compostelle. Je retirai ensuite de mes épaules la vieille cape de pèlerin qui m’avait accompagné pendant un an et la pliai soigneusement au pied de la pierre tombale, comme si je déposais avec elle le poids de mon deuil. Je demeurai longtemps à genoux, les mains jointes, sans trouver les mots. Le silence de la tombe disait davantage que toutes les prières que j’aurais pu réciter. Enfin, je murmurai : « Adieu. »
Le jour suivant, j’allai voir l’avancée des travaux de la chapelle royale. J’entrai par la porte réservée aux artisans et gagnai la chapelle. Malgré sa petitesse, l’ensemble était époustouflant : le plafond avec Dieu dans sa gloire, l’orgue majestueux, les deux étages de colonnes élancées.
J’allai ensuite vers les deux sacristies et y rencontrai mon beau-frère en train de travailler dans la plus petite : « J’ai accompli le chemin que Louise n’a pas pu faire » lui dis-je. Nous nous étreignîmes. Il m’apprit qu’il était chargé de terminer la paroi en plâtre contre laquelle serait scellé un magnifique lavabo en marbre rouge.
De retour au presbytère, je me promenai dans le jardin et m’assis sur le même banc où Louise m’avait appris qu’elle voulait aller à Compostelle. Je me remémorai notre conversation. Un flot de souvenirs assaillit mon esprit : la confession de Louise, sa décision d’aller à Compostelle pour se racheter, sa mort soudaine, ma décision de faire le pèlerinage à sa place, l’année de marche.
Une pensée me traversa l’esprit : peut-être devais-je dissimuler cette confession dans le silence du plâtre, là où nul regard indiscret ne pourrait jamais la trouver. Ce serait comme un dernier aveu au cœur même de la chapelle, entre la prière des hommes et le regard de Dieu. Serait-ce également une manière de préserver le souvenir de Louise ? Bien sûr.
Seigneur, Toi qui vois tout et qui connais le cœur de chaque être, pardonne à Louise et Charles, Tes humbles serviteurs. Je T’en conjure, accueille Louise dans Ton royaume, où j’espère la rejoindre un jour.
Ma confession est maintenant terminée. Je demanderai à mon beau-frère de glisser dans la paroi de plâtre la boîte dans laquelle je la mettrai. Je demanderai également aux parqueteurs de déposer dans un auget les chaussures qui ont guidé mes pas sur le chemin de Compostelle.
Nicholas Araya, Lena Bossler, Karen Castillo, Sohyun Park, Diana Yoo
Nouvelle écrite de façon collaborative en juillet 2026
par les étudiants de la classe C2 des Cours de civilisation française de la Sorbonne,
sous l’égide de leur professeure, Isabelle Taillandier
Projet pédagogique mené aux Cours de civilisation française de la Sorbonne sous la direction d’Isabelle Taillandier, docteure en littérature comparée, éditrice et nouvelliste. Publié en juillet 2026.


