« Nous partîmes cinq cents… et nous nous vîmes cinq mille en arrivant au port » : voilà comment la mémoire collective cite le vers le plus célèbre du Cid. Elle se trompe, et c’est tout un symbole. Corneille a écrit « trois mille », mais la pièce est si grande que chacun l’agrandit encore en la citant. Créé le 7 janvier 1637 au théâtre du Marais, Le Cid a connu un triomphe immédiat, déclenché la plus fameuse querelle littéraire du Grand Siècle et donné à la langue française une réserve inépuisable de répliques. Résumé, dilemme cornélien, querelle et vers immortels : voici pourquoi cette tragi-comédie n’a pas pris une ride.
L’essentiel à retenir
- Le Cid est une tragi-comédie en vers de Pierre Corneille, créée le 7 janvier 1637 au théâtre du Marais, à Paris.
- La pièce s’inspire d’une œuvre espagnole, Las Mocedades del Cid de Guillén de Castro (1618), elle-même nourrie de la légende du vrai Cid, Rodrigo Díaz de Vivar.
- Son intrigue repose sur le « dilemme cornélien » : Rodrigue doit choisir entre l’honneur de son père et son amour pour Chimène.
- Son succès insolent déclenche la querelle du Cid (1637-1638), arbitrée par la toute jeune Académie française à la demande de Richelieu.
- Le vers exact est « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port », que la mémoire collective gonfle presque toujours.
Corneille avant Le Cid
Pierre Corneille naît à Rouen en 1606 dans une famille de robe. Avocat sans vocation, il se fait d’abord connaître par des comédies. En 1637, il n’a que trente ans quand Le Cid le propulse au sommet du théâtre français, un sommet qu’il partagera plus tard avec Molière et Racine. Il meurt à Paris en 1684, après avoir donné son nom à un adjectif : cornélien.
L’histoire : Rodrigue et Chimène
Rodrigue et Chimène s’aiment et vont se marier. Tout bascule quand leurs pères se querellent : le comte, père de Chimène, humilie d’un soufflet le vieux don Diègue, père de Rodrigue, désormais trop âgé pour se venger lui-même. Don Diègue confie sa vengeance à son fils.
Rodrigue affronte alors le choix impossible : venger son père, c’est tuer le père de celle qu’il aime ; y renoncer, c’est se déshonorer et se rendre indigne d’elle. Il provoque le comte en duel et le tue. Chimène, déchirée à son tour, réclame sa tête au roi tout en continuant de l’aimer. Parti repousser une attaque des Maures, Rodrigue revient en héros national, auréolé du titre de « Cid ». Après un dernier duel judiciaire, le roi tranche : le temps fera son œuvre, et le mariage, différé, reste à l’horizon. Cette fin ouverte, où Chimène n’exclut pas d’épouser le meurtrier de son père, fera scandale.
Le dilemme cornélien, entré dans la langue
On appelle aujourd’hui « dilemme cornélien » tout choix entre deux exigences également impérieuses, typiquement le devoir contre le sentiment. La formule vient tout droit des stances de Rodrigue, ce monologue où le jeune homme pèse l’honneur et l’amour avant de choisir. La grandeur de Corneille est là : ses héros ne subissent pas leur destin, ils se déterminent, et leur gloire naît de ce choix déchirant. Quatre siècles plus tard, l’expression s’emploie au bureau comme au café.
La querelle du Cid : un triomphe jugé par l’Académie
Le succès de la pièce est tel qu’il déclenche la jalousie des rivaux. Le 1er avril 1637, le dramaturge Georges de Scudéry publie ses Observations sur le Cid, un réquisitoire en règle : la pièce violerait les règles du théâtre classique, la vraisemblance et la bienséance, une héroïne pouvant difficilement épouser l’assassin de son père. En juin, l’affaire est portée devant l’Académie française, fondée deux ans plus tôt, et Richelieu pousse à l’arbitrage.
Le verdict tombe le 23 novembre 1637 : dans Les Sentiments de l’Académie française sur la tragi-comédie du Cid, l’institution donne largement raison à Scudéry sur les règles… tout en reconnaissant à la pièce « un agrément inexplicable ». L’aveu est savoureux : la critique a gagné le procès, le public a gardé la pièce. La querelle du Cid fixera durablement les règles du théâtre classique français, celles que Molière et Racine devront ensuite apprivoiser.
Les vers que la France sait par cœur
Peu d’œuvres ont autant nourri la mémoire collective :
- « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! » : la plainte de don Diègue humilié, devenue l’exclamation par excellence du dépit.
- « Rodrigue, as-tu du cœur ? » : la question du père, et la réponse du fils, « Tout autre que mon père / L’éprouverait sur l’heure ».
- « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » : la maxime du comte, passée en proverbe.
- « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port » : le récit de la bataille contre les Maures, si célèbre qu’on le cite presque toujours faux.
- « Va, je ne te hais point » : l’aveu voilé de Chimène, souvent présenté comme un exemple de litote, cette figure qui dit moins pour suggérer davantage.

Le Cid a-t-il vraiment existé ?
Oui. Rodrigo Díaz de Vivar, chevalier castillan du XIe siècle, s’est illustré dans les guerres de la Reconquista au point de devenir un héros légendaire des deux côtés des lignes : son surnom vient de l’arabe sayyid, « seigneur ». Mort en 1099, il est enterré dans la cathédrale de Burgos, où sa statue équestre veille toujours sur la ville. Entre l’homme de guerre historique et le jeune amoureux déchiré de Corneille, la légende a fait son travail, en passant par les romances espagnoles et la pièce de Guillén de Castro dont Corneille s’est inspiré.
Pourquoi lire Le Cid aujourd’hui
Parce qu’en deux mille vers, on y trouve tout ce qui fait le théâtre : un conflit impossible, des personnages qui choisissent leur destin et une langue d’une densité inégalée. L’alexandrin de Corneille est un excellent professeur de français : régulier, net, fait pour être dit à voix haute. C’est aussi une porte d’entrée idéale vers les classiques de la littérature française, quelque part entre François Villon, dont il partage le sens de la formule, et le théâtre de Molière qui lui succédera sur les mêmes planches. Pour le lire dans le texte avec un enseignant, nos cours de français à Paris mettent la littérature au programme du niveau intermédiaire au niveau supérieur.
Questions fréquentes
Quel est le résumé du Cid en une phrase ?
Rodrigue tue en duel le père de Chimène pour venger l’honneur du sien, et les deux amants, déchirés entre amour et devoir, cherchent une issue que le roi finit par leur entrouvrir.
Quel est le vers exact « nous partîmes cinq cents » ?
« Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port » (acte IV, scène 3). C’est bien trois mille, et non cinq mille comme on l’entend souvent.
Qu’est-ce que la querelle du Cid ?
La polémique déclenchée en 1637 par le triomphe de la pièce : Scudéry l’accuse de violer les règles du théâtre, et l’Académie française, saisie avec l’appui de Richelieu, lui donne raison sur les règles tout en reconnaissant à la pièce « un agrément inexplicable ».
Que signifie « dilemme cornélien » ?
Un choix impossible entre deux exigences également légitimes, typiquement le devoir contre le sentiment. L’expression vient du choix de Rodrigue entre l’honneur de son père et son amour pour Chimène.
Le Cid est-il une tragédie ou une tragi-comédie ?
Les deux. La pièce est créée en 1637 comme tragi-comédie ; Corneille la rebaptise tragédie lors d’une édition ultérieure, après l’avoir retouchée dans le sens des règles classiques.
Article rédigé par l’équipe des Cours de civilisation française de la Sorbonne et relu éditorialement avant publication. Dernière mise à jour : juillet 2026. Repères d’après le dossier de l’Académie française sur la querelle du Cid et les éditions de référence de la pièce.


