Entretien – Portrait d’une étudiante des CCFS
Parcours artistique et personnel d’Ana Gabriela Fernández
« Depuis plusieurs années, mon parcours s’est construit comme une trajectoire profondément organique, où chaque étape semble avoir naturellement ouvert la suivante, comme si les expériences, les rencontres et les lieux s’étaient progressivement alignés… » – Ana Gabriela Fernández
CCFS : Comment allez-vous ? Et comment se sont passés les deux récitals que vous avez donnés les 11 et 12 avril 2026 à la Piano Académie ?
Ana Gabriela : Je vais très bien, et ces deux récitals à Paris représentent pour moi un moment particulièrement important. Ils n’ont pas été seulement des événements musicaux, mais de véritables expériences humaines et artistiques.
J’ai ressenti une qualité d’écoute extrêmement rare, presque silencieuse, dans laquelle chaque son semblait trouver un espace de résonance. À Paris, cette manière d’écouter crée une forme de dialogue subtil entre le public et l’interprète. Ces concerts m’ont donné le sentiment d’entrer réellement dans une ville habitée par une mémoire artistique profonde, et d’y inscrire mes premiers pas d’une manière très intime.
Pour suivre Ana Gabriela Fernández sur Instagram : https://www.instagram.com/anagabrielafdez/
Affiche de la Piano Académie
CCFS : Avant ces deux récitals, quel a été votre parcours ?
Ana Gabriela : Je suis pianiste concertiste, née à La Havane, et mon parcours s’enracine dans une histoire profondément intime, liée à mon environnement familial. Mes parents ont joué un rôle essentiel dans mes débuts : ils ont su reconnaître très tôt une sensibilité particulière et ont accompagné, avec une grande attention, mes premiers pas dans la musique. Leur présence, même aujourd’hui à distance, reste une force silencieuse mais constante. Le piano est entré dans ma vie comme une évidence, presque comme une langue originelle. Très tôt, il est devenu pour moi un espace de pensée, de construction intérieure et d’expression. Ce n’était pas seulement un instrument, mais une manière de comprendre le monde, d’organiser le temps et d’habiter le silence. Parallèlement à la musique, la littérature a occupé une place essentielle dans ma formation sensible. J’ai été profondément marquée par l’œuvre de Charles Baudelaire, dont la manière de révéler la beauté dans la tension, dans l’ambiguïté et dans les zones d’ombre a influencé ma manière d’aborder l’interprétation musicale. Cette relation entre musique et poésie constitue aujourd’hui une ligne fondamentale de mon travail. Mon parcours s’est ensuite développé entre plusieurs espaces culturels : Cuba, le Mexique et aujourd’hui la France. Le Mexique a représenté une étape déterminante, tant sur le plan humain qu’artistique. J’y ai vécu plus de treize ans, réalisant une maîtrise, un doctorat et un postdoctorat, ce qui m’a permis d’approfondir une réflexion sur les liens entre musique, pensée esthétique, littérature et création contemporaine. J’ai également travaillé de manière étroite avec des compositeurs vivants, nourrissant ainsi une relation directe avec le processus de création. Je porte une attention particulière à l’art dans sa globalité. Je suis convaincue que les disciplines artistiques ne sont pas séparées les unes des autres, mais profondément interconnectées. La musique dialogue avec la littérature, la peinture, la philosophie, mais aussi avec le cinéma. Par exemple, le cinéma influence profondément ma manière de penser le temps, les silences et les atmosphères. J’ai une admiration particulière pour Isabelle Huppert, dont l’intensité intérieure, la précision et l’économie du geste résonnent avec ma propre recherche musicale.
CCFS : Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressée à la langue française ?
Ana Gabriela : Mon intérêt pour la langue française remonte à mon adolescence. J’ai commencé à l’étudier à l’Alliance française de La Havane à l’âge de quatorze ans. À cette époque, j’avais déjà le désir très fort de venir un jour à Paris, même si cela semblait lointain. Ce désir était profondément lié à la musique française, à sa richesse de couleurs, à sa subtilité, et à son lien intime avec la poésie et les autres arts. Même pendant les années passées au Mexique, ce lien avec la France est resté présent, comme une ligne continue, presque silencieuse, qui accompagnait mon parcours.
CCFS : Depuis combien de temps apprenez-vous le français ?
Ana Gabriela : J’apprends le français depuis l’adolescence, mais c’est véritablement depuis mon arrivée à Paris que la langue est devenue vivante pour moi. L’immersion quotidienne transforme profondément la relation à la langue : elle cesse d’être un objet extérieur pour devenir un espace intérieur, une manière de penser, de percevoir et d’habiter le monde. Il existe pour moi un lien très profond entre l’apprentissage d’une langue et celui d’un instrument. Dans les deux cas, il ne s’agit pas seulement d’acquérir une technique, mais de développer une écoute. Apprendre une langue, comme travailler le piano, implique une attention constante aux nuances, aux inflexions, aux silences — à tout ce qui se situe entre les mots ou entre les sons. Cependant, une différence essentielle demeure. L’instrument, avec le temps, devient presque une extension du corps, permettant d’exprimer quelque chose d’intime, parfois au-delà des mots. La langue, en revanche, implique toujours une relation à l’autre. Elle exige de se situer, de prendre la parole, et d’accepter une certaine forme de vulnérabilité. Parler une langue étrangère, c’est accepter d’être en transformation. C’est précisément dans cet espace, fragile et instable, que quelque chose de vrai peut apparaître.
CCFS : Pourquoi avez-vous choisi les Cours de civilisation française de la Sorbonne ?
Ana Gabriela : J’ai choisi les CCFS pour leur exigence académique et leur approche profondément culturelle. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre une langue, mais de comprendre une civilisation, une histoire, une sensibilité. Cette dimension nourrit directement mon travail artistique.
CCFS : Quels sont vos projets à Paris et en France ?
Ana Gabriela : Mes projets à Paris s’inscrivent dans une perspective à la fois artistique, intellectuelle et humaine, que je conçois comme un processus de construction à long terme. Je souhaite développer une activité de concertiste fondée sur des programmes pensés comme des parcours sensibles, où les œuvres dialoguent entre elles et avec d’autres formes artistiques. La relation entre musique et littérature — et notamment l’influence de Charles Baudelaire — reste au cœur de cette recherche. Parallèlement, je développe un travail de transmission et de réflexion à travers des formats hybrides, où la parole et la musique se répondent : conférences, présentations, formes de concert commenté. Dans le cadre de mon séjour à Paris, je suis actuellement le cours annuel de français AN40 aux Cours de civilisation française de la Sorbonne. Ce programme inclut des conférences sur la littérature, la poésie, l’art, l’histoire qui me permettent d’approfondir ma compréhension de la culture française et d’intégrer la langue comme un véritable outil de pensée, d’écriture et de création.
Je souhaite également m’ouvrir à des collaborations avec d’autres artistes — musiciens, écrivains, cinéastes — afin de développer des projets transdisciplinaires. Paris représente, par sa densité culturelle, un terrain particulièrement fertile pour ce type de rencontres. Enfin, je conçois cette période comme un moment de maturation profonde, où chaque expérience contribue à transformer mon travail et à construire une présence artistique sincère et cohérente.
CCFS : Vous travaillez aussi à la Piano Académie ?
Ana Gabriela : Oui, j’enseigne le piano à la Piano Académie, située rue Richelieu. Ce lieu occupe aujourd’hui une place essentielle dans mon quotidien à Paris. Au-delà de sa fonction pédagogique, la Piano Académie est pour moi un véritable espace de transmission et de réflexion artistique. L’enseignement y dépasse la simple formation technique : il s’agit d’accompagner chaque élève dans le développement d’une relation personnelle à la musique, fondée sur l’écoute, la qualité du son, la conscience du geste et la construction du discours musical. C’est également un lieu vivant, traversé par des dynamiques multiples, où la pédagogie et la scène se rencontrent. Il est possible d’y expérimenter, de construire des programmes et de développer une relation de proximité avec le public. Les récitals que j’y ai donnés récemment s’inscrivent dans cette dynamique, dans un rapport d’écoute particulièrement attentif et intime.
Remerciements
Je remercie chaleureusement Delphine Borione pour son soutien précieux, ainsi que Pauline et Alain Boinet pour leur accueil généreux et leur confiance.
Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à Madame Mi Yung Lee pour son exigence et sa vision, qui rendent possible un travail artistique authentique.
Enfin, je souhaite adresser une pensée toute particulière à mes parents, qui, malgré la distance, continuent de m’accompagner avec un amour et un soutien indéfectibles. Leur présence, même invisible, est au cœur de tout ce que je construis aujourd’hui.
Être à Paris représente pour moi à la fois un accomplissement et un nouveau point de départ.
Piano Académie : https://piano-academie.com/les-4-ballades-de-f-chopin-par-ana-gabriela-fernandez/
Programme AN40 aux CCFS : https://www.ccfs-sorbonne.fr/cours-de-francais/cours-annuels/cours-annuel-francais-general-et-civilisation-francaise-an40/
Conférences aux CCFS : https://www.ccfs-sorbonne.fr/cours-de-francais/modules/conferences-de-civilisation-francaise-francaise-c15/






