Entretien – Portrait d’une étudiante des CCFS
Parcours personnel de Wiviane
« J’ai toujours eu cette certitude qu’ici, c’était ma place. » – Wiviane
Wiviane est arrivée en France en 2023 après une très longue histoire avec la France, une histoire originale et presque mystique qui l’a conduite à apprendre la langue tardivement – à l’âge de 60 ans ! – et à changer définitivement de pays pour trouver là où elle sentait qu’elle devait être.

CCFS : Wiviane, nous nous permettons de mentionner en introduction de cet entretien votre situation qui est originale : vous êtes brésilienne, avez la soixantaine et vous vous êtes installée à Paris en 2023, à la fin d’une longue carrière dans le social dans votre pays. Comment et pourquoi avez-vous décidé de venir étudier le français à Paris à l’aube de la retraite ?
Wiviane : C’est une histoire un peu folle ! Mon choix de venir ici est totalement personnel. Il n’a rien à voir avec mon métier. La première fois que je suis venue à Paris, c’était en 1992. J’ai trouvé la ville très belle à l’époque. Je suis venue une deuxième fois en 2015 et c’est là que, pour la première fois, j’ai parlé de m’installer ici pour la retraite. Je me souviens très bien des circonstances : j’étais à Montmartre, rue Caulaincourt. A ce moment-là, j’avais un très bon travail. Je travaillais comme assistante sociale pour une entreprise et la loi sur les retraites prévoyait un départ possible à 60 ans. Mais en 2016, j’ai été licenciée avec plus de cent personnes. C’est là que mon histoire commence. J’ai été très malade. J’ai subi une chirurgie du dos qui m’a obligée à rester alitée très longtemps. Pendant toute cette convalescence, venir en France m’a donné la motivation de m’en sortir. C’est donc à partir de là que j’ai réellement commencé à tout organiser pour planifier ce grand changement. J’ai cherché une solution économique en tentant une reconversion qui n’a pas fonctionné. Les années sont passées et personne ne me croyait quand je parlais de ce projet.
CCFS : Avant de parler plus en détail de la concrétisation de ce projet, pourriez-vous présenter votre parcours professionnel jusqu’à cette année charnière, 2016, s’il vous plaît ?
Wiviane : Concernant mes études et mon parcours professionnel, j’ai tout fait au Brésil. Etudiante, j’ai obtenu mon diplôme d’assistante sociale à l’âge de 21 ans à l’Université Pontificale Catholique de São Paulo (PUC-SP) en 1984. Au cours de mes troisième et quatrième années d’études, j’ai effectué six stages dans d’importantes institutions liées au travail social : la Fondation pour le bien-être des mineurs (FEBEM), l’Association des parents et amis d’enfants exceptionnels (APAE), la prison de São Paulo, le service de réhabilitation pour personnes handicapées physiques de l’Hôpital das Clínicas, la Santa Casa de Misericórdia de São Paulo et l’hôpital São Camilo.
J’ai travaillé dans une institution publique en tant qu’assistante sociale experte-légale au Tribunal de Justice de l’état de São Paulo, au Tribunal de la Famille, de 1989 à 1998. Ensuite, j’ai travaillé comme assistante sociale dans une entreprise privée, FAPES – Fundação de Assistência e Previdência Social, à Rio de Janeiro de 2003 à 2016.
De 1995 à 1998, j’ai suivi une formation post-universitaire en thérapie familiale et conjugale à l’université PUC-SP. Durant cette période, j’ai effectué un stage dans un établissement public de santé mentale, le CAPS. Par la suite, j’ai eu deux cabinets privés comme thérapeute familiale, avant de choisir de me consacrer exclusivement au travail social pour le reste de ma carrière. Donc, finalement, toute ma carrière n’avait aucun rapport ni avec la France ni avec la langue française.
CCFS : Alors pourquoi vous êtes-vous intéressée à la langue française ?
Wiviane : J’ai découvert le français à l’école, à l’âge de 10 ans. Ce premier contact avec la langue fut un coup de foudre ! Tout au long de ma vie, je n’ai voyagé que dans des pays francophones comme le Maroc, la Polynésie française et même la France. Sans cette passion pour le français, il m’aurait été bien difficile de trouver la motivation pour apprendre une langue aussi complexe à 60 ans !
CCFS : Finalement, depuis combien de temps apprenez-vous le français ?
Wiviane : La première fois que je l’ai étudié, c’était à 10 ans, à l’école. Plus tard, j’ai essayé de prendre des cours particuliers au Brésil, mais sans succès. Finalement, j’ai réellement commencé à l’apprendre quand je me suis installée à Paris, en octobre 2023, aux Cours de civilisation française de la Sorbonne, au niveau A1, et je suis actuellement au niveau B2.
CCFS : Qu’est-ce qui vous a aidée à progresser ?
Wiviane : Les cours, les activités culturelles et les conférences. J’ai beaucoup d’intérêt pour l’histoire. Pour mon intégration, c’est important de bien comprendre la société française parce que c’est très différent du Brésil. Et puis, tous les échanges avec les camarades. J’ai organisé des fêtes chez moi. J’ai aussi regardé beaucoup de films au cinéma et j’ai toujours essayé de parler en français. Depuis que je suis arrivée à Paris, j’essaie de tout faire toute seule en français car j’ai toujours eu cette certitude qu’ici, c’était ma place.
CCFS : Quelles activités culturelles avez-vous faites aux CCFS ?
Wiviane : J’ai participé à deux ateliers photo, et à un atelier cinéma. J’ai aussi assisté à deux représentations au théâtre du Ranelagh : Cyrano de Bergerac et La Double Inconstance, et j’ai fait plusieurs visites guidées : le Panthéon, « Sur les pas de Sainte Geneviève », la découverte des artistes de la Plaine Monceau (17e arrondissement), le musée Jean-Jacques Henner, « Le Paris de Molière », des visites sur le Paris au Moyen Âge, le musée de Cluny… J’ai aussi suivi plusieurs conférences que j’ai choisies en plus des cours de français.
Souvenir de La Double Inconstance, de Marivaux, au théâtre du Ranelagh
Souvenir de la représentation de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand au théâtre du Ranelagh
« C’était magique ! Je suis extrêmement reconnaissante pour cette opportunité et pour la compagnie de chacun. Ce fut un immense plaisir ! » – Wiviane
CCFS : Qu’est-ce que les cours de français, les cours de phonétique en laboratoire, les activités culturelles et les conférences vous ont apporté ?
Wiviane : Cette formation en langue aux CCFS me permet de m’intégrer socialement grâce à la communication avec mes camarades et à l’extérieur de l’école dans une langue commune. A présent, je suis totalement autonome. Je peux régler mes démarches administratives seule en tant qu’étranger.
CCFS : Félicitations ! Même pour les Français(es), cela peut être compliqué.
Wiviane : Merci ! J’ai aussi réussi à me faire des ami(e)s en échangeant avec des personnes de différentes nationalités et grâce à cela, j’ai découvert et continue de découvrir de nouvelles cultures. Enfin, cette formation me permettra aussi d’accéder à la nationalité française, pour laquelle je compte faire une demande dans deux ans.
CCFS : Justement, revenons à 2016, l’année où vous avez commencé à concrétiser ce projet. Malgré les difficultés financières et de santé, comment avez-vous fait pour venir en France ?
Wiviane : Tout d’abord, je dois souligner que je suis venue en France car j’ai ressenti un appel profond, un lien spirituel très fort avec ce pays, comme si j’y avais toujours eu ma place. Par exemple, avant de venir, j’avais eu une sorte de vision : je me voyais plus âgée en train d’acheter des pommes sur un marché, et j’avais le sentiment que la scène se passait dans le sud de la France. Cela a été une source supplémentaire de motivation : je voulais trouver « ma » ville, celle que je voyais dans cette vision. Par ailleurs, en 2016, je vivais seule et j’étais malade. J’ai eu de graves problèmes de santé et je suis restée longtemps alitée. Et c’est important de mentionner qu’aujourd’hui, mes enfants sont grands : ils ont 40, 37 et 34 ans et ils mènent leur vie dans différents états du Brésil. En somme, à 60 ans, tout commence à se compliquer… Je ne pouvais plus attendre pour faire ce voyage. Je n’avais plus une seconde à perdre pour réaliser mon rêve. Et même si j’aime mon pays, je ne peux ignorer ce qui me lie à la France. J’ai atteint la dernière étape de mon parcours, alors bien vivre est essentiel ! Mes enfants et petits-enfants, ainsi que mes amis, comprennent tout cela, et même s’ils me manquent énormément, ils me soutiennent tous.
Alors, pendant huit ans, j’ai préparé ce voyage et j’ai attendu le bon moment pour effectuer les démarches nécessaires pour réorganiser ma vie. Pendant huit ans, je me suis battue pour réaliser ce rêve : vivre en France. Le chemin a été long et semé d’embûches et d’incertitudes, mais mon intuition m’a toujours guidée, et je n’ai jamais failli à ma confiance. Au moment opportun, toutes les circonstances ont été favorables : j’ai reçu un petit héritage qui a débloqué ma situation financière et j’ai pu planifier plus concrètement ce projet pour commencer une nouvelle vie ici, en 2023.
Avant de venir définitivement, pendant ces huit années, j’ai aussi fait plusieurs voyages ici avec mes enfants. Bien que j’aime mon pays, ici, je me sentais vivante à chaque visite, et chaque départ a été très difficile, renforçant ma conviction que je faisais le bon choix en m’installant en France. En novembre 2022, j’ai fait un très beau voyage avec ma fille. Nous avons fait un circuit dans le sud de la France et nous avons découvert plusieurs villes dont une m’a marquée tout particulièrement : Nîmes. Quand nous sommes arrivées à la gare de Nîmes, les portes se sont ouvertes et j’ai dit à ma fille : « C’est là ! C’est la ville de ma vision. » J’ai senti quelque chose de différent en arrivant dans cette ville.
Je renais de mes cendres quand je suis en France. Je retrouve la jeune fille curieuse et active que j’étais avant de passer des années alitée à cause de graves problèmes de dos. Ici, je retrouve l’énergie qui me manquait au Brésil.
CCFS : Quels sont vos projets ?
Wiviane : Mon projet est de m’installer à Nîmes après mes études et de mener une vie plus paisible. J’aimerais continuer d’apprendre la langue et atteindre le niveau C2 en français. J’ai aussi un projet de publication. D’ici deux ans, je vais faire une demande de naturalisation. Une fois naturalisée, je pourrai publier mon livre et m’investir dans des projets sociaux. Depuis 2023, je rends visite à ma famille et mes ami(e)s une fois par an, mais à l’avenir, quand je serai définitivement installée ici, j’ai l’intention d’aller au Brésil deux fois par an et de cette façon être plus présente dans la vie de mes enfants et petits-enfants aussi. Je pourrai ainsi concilier mes deux mondes et être pleinement heureuse.

Cours de français général (S10) : https://www.ccfs-sorbonne.fr/cours-de-francais/cours-semestriels/cours-semestriel-francais-general-s10/
Agenda culturel des CCFS : https://ccfs-sorbonne.extranet-aec.com/events/view/0-AgendaCulturel#/
Musée Henner : https://musee-henner.fr/
Musée de Cluny : https://www.musee-moyenage.fr/en/
Panthéon : https://www.paris-pantheon.fr/
Théâtre du Ranelagh : https://www.theatre-ranelagh.com/
Université Pontificale Catholique de São Paulo : https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_pontificale_catholique_de_S%C3%A3o_Paulo





