Chrétien de Troyes et la naissance du roman de chevalerie français
Chaque culture possède ses mythes fondateurs. Tout comme les Nordiques ont leurs Sagas et les Grecs leurs épopées, l’identité culturelle de la France s’est forgée à l’époque médiévale à travers des récits d’héroïsme, d’amour et d’aventure. Au cœur de cette tradition se dresse une figure unique et imposante : Chrétien de Troyes. Bien qu’il ne soit pas aussi universellement connu que Shakespeare ou Homère, son œuvre est tout aussi importante. Il est le poète qui a puisé dans les légendes celtiques éparses d’un roi breton et de ses chevaliers pour les transformer en romans de chevalerie qui captivent le monde depuis des siècles.

Pour tout étudiant en civilisation française, comprendre Chrétien de Troyes n’est pas seulement un exercice académique ; c’est un voyage au cœur de la mentalité médiévale et des origines de la narration moderne. Aux Cours de civilisation française de la Sorbonne (CCFS), nous pensons que l’apprentissage d’une langue va de pair avec la compréhension de la culture qui l’a façonnée, et Chrétien en est l’un des plus brillants représentants.
Qui était Chrétien de Troyes ? Portrait d’un poète insaisissable
On sait remarquablement peu de choses avec certitude sur la vie de l’homme qui a créé certains des personnages les plus durables de la littérature. Né vers 1135, son nom suggère fortement qu’il était originaire de Troyes, la capitale dynamique de la région Champagne. Il était un « clerc », terme indiquant qu’il était un homme instruit et lettré, probablement de formation cléricale, ayant mis ses talents au service de la haute noblesse.
Sa carrière a prospéré sous le mécénat de figures puissantes, notamment Marie de Champagne, la fille de la redoutable Aliénor d’Aquitaine. C’est pour ces cours aristocratiques qu’il a écrit, composant ses récits non pas en latin (langue de l’Église), mais en ancien français, la langue vernaculaire. Ce choix fut révolutionnaire, rendant ses histoires complexes accessibles à un public noble plus large et élevant la langue française à un nouveau prestige littéraire. Chrétien est probablement mort vers 1190, laissant son dernier chef-d’œuvre inachevé.
L’aube d’un nouveau genre : l’amour courtois et la Matière de Bretagne
Le génie de Chrétien réside dans sa synthèse de deux courants culturels puissants.
- Premièrement, il était un maître de l’amour courtois (fin’amor), un code sophistiqué de conduite romantique à la mode dans les cours aristocratiques de son temps. Cette idéologie présentait l’amour comme une force ennoblissante. Le chevalier, au service de sa dame, accomplissait de grands exploits pour prouver sa valeur. Cet amour était souvent idéalisé et plaçait la dame en position de pouvoir, le chevalier étant son vassal dévoué.
- Deuxièmement, il s’est inspiré de la « Matière de Bretagne », une riche collection de mythes et légendes celtiques entourant le roi Arthur et ses chevaliers. Ces contes, transmis par la tradition orale par des conteurs gallois et bretons, étaient remplis de magie, d’aventures merveilleuses et de créatures mythiques.
L’innovation de Chrétien fut de tisser la complexité psychologique de l’amour courtois dans le cadre aventureux de la Matière de Bretagne. Ce faisant, il n’a pas seulement raconté de vieilles légendes ; il a inventé le roman de chevalerie, un genre qui allait dominer la littérature européenne pendant les 300 années suivantes.

Les cinq grands romans : un voyage dans la légende arthurienne
L’héritage de Chrétien repose sur cinq poèmes arthuriens majeurs, explorant chacun différentes facettes de l’idéal chevaleresque :
- Érec et Énide (v. 1170) : Son premier roman arthurien connu aborde un conflit central de la vie chevaleresque : comment concilier les devoirs du mariage et le besoin d’aventure. Érec, chevalier de la Table Ronde, devient si dévoué à sa nouvelle épouse, Énide, qu’il néglige ses devoirs, entraînant une crise que le couple doit surmonter ensemble.
- Cligès (v. 1176) : Souvent considéré comme un « anti-Tristan », Cligès est une réponse habile au conte populaire mais tragique de Tristan et Iseult. Ici, les amants trouvent un moyen d’être ensemble sans la fatalité adultère de leurs prédécesseurs, utilisant la ruse d’une « fausse mort » pour atteindre une fin heureuse.
- Lancelot ou le Chevalier de la charrette (v. 1177-1181) : Commandé par Marie de Champagne elle-même, c’est sans doute son œuvre la plus influente. Il introduit le personnage de Lancelot dans la littérature comme l’amant courtois ultime, dont la dévotion à la reine Guenièvre est si absolue qu’il est prêt à subir le déshonneur public — symbolisé par la montée dans une charrette destinée aux criminels — par amour pour elle.
- Yvain ou le Chevalier au lion (v. 1177-1181) : Écrit à la même époque que Lancelot, ce roman raconte l’histoire d’Yvain, un chevalier qui doit reconquérir l’amour de sa femme, Laudine, après avoir rompu une promesse. Son voyage de rédemption, accompagné d’un lion fidèle qu’il a sauvé, explore les thèmes de la folie, du pardon et du sens profond de l’honneur.
- Perceval ou le Conte du Graal (v. 1181-1190) : L’œuvre finale et inachevée de Chrétien est peut-être la plus mystérieuse. Elle présente au monde le Saint Graal pour la toute première fois. L’histoire suit le naïf Perceval, élevé dans l’isolement, alors qu’il apprend les coutumes de la chevalerie. Son échec à poser une question cruciale au château du Graal déclenche une quête spirituelle qui sera reprise par d’innombrables écrivains, transformant la légende arthurienne d’un roman purement profane en une profonde allégorie spirituelle.
L’héritage durable de Chrétien de Troyes
Chrétien de Troyes a fait plus qu’écrire des histoires. Il a créé des archétypes. Sa vision de la cour du roi Arthur, son développement de personnages comme Lancelot et son introduction de la quête du Graal ont fixé la norme pour toute la littérature arthurienne ultérieure. Ses œuvres ont été adaptées et traduites dans toute l’Europe, influençant les poètes médiévaux allemands et l’auteur anglais Sir Thomas Malory, dont Le Morte d’Arthur est devenu la version anglaise définitive des légendes.
Aujourd’hui, des films aux séries télévisées comme Kaamelott, en passant par les romans et les jeux, l’univers construit par Chrétien de Troyes continue d’être une source de fascination inépuisable. Il est un pilier fondamental de la littérature française et occidentale.
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Étudier une figure comme Chrétien de Troyes permet de comprendre les racines culturelles profondes qui continuent de nourrir l’identité française aujourd’hui. C’est cette philosophie qui guide le programme des Cours de civilisation française de la Sorbonne.
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