En mars 1204, dans l’abbaye de Fontevraud, une femme de quatre-vingt-deux ans rend son dernier souffle. Elle a été successivement duchesse d’Aquitaine, reine de France et reine d’Angleterre. De plus, elle fut croisée en Terre sainte et prisonnière de son propre époux pendant seize ans. Enfin, elle fut la régente d’un empire qui s’étendait de l’Écosse aux Pyrénées. En effet, aucune autre figure du Moyen Âge n’a traversé autant de frontières, brisé autant de conventions, ni engendré autant de rois. L’histoire d’Aliénor d’Aquitaine n’est pas un récit de légende. Au contraire, c’est le nœud politique du XIIe siècle européen.
L’héritière d’Aquitaine
Aliénor naît en 1122 ou peut-être en 1124, car la date reste disputée à Poitiers. Elle voit le jour dans le duché le plus vaste et le plus riche du royaume de France. À ce propos, son grand-père, Guillaume IX d’Aquitaine, est le premier troubadour connu de l’histoire littéraire. Son père, Guillaume X, gouverne un territoire immense. Celui-ci englobe le Poitou, la Saintonge, le Limousin, le Périgord et la Gascogne. En réalité, ce duché dépasse en superficie et en revenus le domaine royal des Capétiens, alors réduit à l’Île-de-France et à quelques fiefs dispersés.
D’ailleurs, l’abbé Suger, conseiller du roi Louis VI, note dans sa Vita Ludovici Grossi l’importance stratégique de cette alliance méridionale. Le duché d’Aquitaine ne représente pas seulement des terres fertiles. En effet, il offre des routes commerciales vers l’Espagne. Il incarne aussi une culture distincte avec sa propre langue, la langue d’oc. De surcroît, il possède une aristocratie habituée à l’autonomie.
C’est ainsi qu’en 1137, Guillaume X meurt en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Sa fille unique, Aliénor, hérite de l’ensemble du duché à quinze ans. Le roi Louis VI sent alors sa propre mort approcher. Par conséquent, il organise en hâte le mariage de son fils Louis avec l’héritière. La cérémonie a lieu le 25 juillet 1137 dans la cathédrale Saint-André de Bordeaux. Quelques jours plus tard, Louis VI meurt. Dès lors, Aliénor est reine de France.
Certes, ce mariage transforme la géographie politique du royaume car le domaine capétien double presque de surface. Toutefois, cette union porte en elle les germes de son propre échec. Louis VII est un prince pieux, formé pour l’Église avant que la mort de son frère aîné ne le propulse vers le trône. À l’opposé, Aliénor est l’héritière d’une cour où les troubadours chantent l’amour courtois. De plus, les femmes y participent aux décisions politiques. Le contraste est donc immédiat.

La reine de France
Les premières années du règne sont marquées par une crise sanglante. En 1142, Louis VII entre en conflit avec le comte Thibaud de Champagne. Le motif est la nomination de l’archevêque de Bourges. Le roi lance alors une expédition militaire contre la Champagne. Ensuite, en janvier 1143, ses troupes mettent le feu à l’église de Vitry-en-Perthois. Plus de mille personnes, réfugiées dans l’édifice, périssent dans les flammes. Cet épisode hante Louis VII. C’est pourquoi il cherchera à expier ce péché le reste de sa vie.
C’est d’ailleurs dans ce contexte de culpabilité que le roi décide de prendre la croix. En 1147, la deuxième croisade est lancée à l’appel de Bernard de Clairvaux. Aliénor accompagne son époux en Terre sainte. Il s’agit d’un fait remarquable pour une reine de cette époque. Guillaume de Tyr relate les étapes de cette expédition désastreuse dans ses chroniques. Par exemple, l’armée franque subit des embuscades en Anatolie. Puis, le siège de Damas en juillet 1148 tourne à la débâcle. Les croisés se retirent après quatre jours seulement.
En outre, la croisade révèle les fissures du couple royal. À Antioche, Aliénor retrouve son oncle Raymond de Poitiers, prince de la ville. Les chroniqueurs rapportent que la reine passe beaucoup de temps en sa compagnie. Surtout, elle soutient sa stratégie militaire contre l’avis de Louis. Jean de Salisbury mentionne que le roi fait emmener Aliénor de force lorsqu’il quitte Antioche. Finalement, les rumeurs d’infidélité empoisonnent la relation, bien qu’elles soient probablement exagérées.
Au retour de Terre sainte, le pape Eugène III tente une réconciliation. Il fait préparer un lit conjugal orné de soieries dans le palais de Tusculum. Le couple produit alors une seconde fille, Alix, née en 1150. Néanmoins, l’absence d’héritier mâle reste le problème central. En mars 1152, un concile réuni à Beaugency prononce l’annulation du mariage pour consanguinité. En réalité, ce motif juridique commode masque un échec politique profond.
À ce moment, Louis VII commet ce que les historiens considèrent comme l’une des plus grandes erreurs stratégiques du Moyen Âge. En laissant partir Aliénor, il lui rend l’Aquitaine. Par conséquent, la duchesse redevient le parti le plus convoité d’Europe.

La reine d’Angleterre
Huit semaines après l’annulation, le 18 mai 1152, Aliénor épouse Henri Plantagenêt. Il est comte d’Anjou et duc de Normandie. Elle a trente ans, il en a dix-neuf. En plus, ce mariage est célébré sans l’autorisation de Louis VII. Cela constitue un acte de défi politique ouvert. Henri contrôle déjà la Normandie, l’Anjou, le Maine et la Touraine. Grâce à l’Aquitaine d’Aliénor, il domine désormais la moitié occidentale de la France actuelle.
Puis, en 1154, Henri accède au trône d’Angleterre sous le nom d’Henri II. L’empire angevin est né. De Dublin à Bayonne, ses possessions forment un ensemble territorial sans précédent. Cependant, Aliénor n’est pas une épouse passive dans cette construction. Les chartes montrent qu’elle exerce une autorité directe sur l’Aquitaine. En effet, elle tient sa propre cour à Poitiers et rend la justice. Elle confirme aussi des donations et négocie avec les seigneurs locaux.
Parallèlement, la cour de Poitiers devient un foyer culturel majeur dans les années 1160-1170. Aliénor y accueille des troubadours comme Bernard de Ventadour. Ses chants célèbrent un amour idéalisé que certains identifient à la reine elle-même. C’est ainsi que se développe la doctrine de l’amour courtois — ou fin’amor. André Le Chapelain met en scène des « cours d’amour » présidées par Aliénor et sa fille Marie de Champagne. Bien que la réalité historique de ces tribunaux soit débattue, leur influence littéraire est incontestable.
Pourtant, l’union avec Henri II se dégrade à son tour. Le roi multiplie les maîtresses, dont la célèbre Rosemonde Clifford. Plus grave encore, il refuse de céder à ses fils les territoires promis. En 1173, les trois fils aînés — Henri le Jeune, Richard et Geoffroy — se révoltent contre leur père. Aussitôt, Aliénor soutient activement la rébellion. Giraud de Barri décrit cette révolte familiale avec une franchise mordante. En fait, il compare les Plantagenêts à une famille maudite.
Malheureusement, la révolte échoue. Henri II capture Aliénor alors qu’elle tente de fuir déguisée en homme pour rejoindre Louis VII. Par la suite, le roi d’Angleterre emprisonne sa femme pendant seize ans. De 1173 à 1189, Aliénor est déplacée de château en château, comme à Salisbury ou Winchester. Certes, elle n’est pas maltraitée physiquement. Toutefois, elle est tenue à l’écart de toute décision politique. Le duché d’Aquitaine est alors administré par des officiers royaux.
Mère de rois, mère de l’Europe
Henri II meurt en juillet 1189, défait et trahi par son fils Richard, allié au roi de France Philippe Auguste. Le premier acte de Richard Cœur de Lion en tant que roi est de libérer sa mère. Aliénor a soixante-sept ans. Elle reprend immédiatement un rôle politique de premier plan.
Pendant que Richard part pour la troisième croisade, Aliénor gouverne l’Angleterre en son nom. Elle contient les ambitions de Jean, son plus jeune fils, qui cherche à s’emparer du pouvoir. Lorsque Richard est capturé par le duc d’Autriche au retour de Terre sainte, c’est Aliénor qui négocie sa rançon — la somme colossale de 150 000 marcs d’argent, soit environ deux fois le revenu annuel de la couronne d’Angleterre. Elle écrit au pape Célestin III des lettres d’une véhémence remarquable, l’accusant de ne pas intervenir pour protéger un croisé.
Richard meurt en 1199, frappé par un carreau d’arbalète au siège de Châlus-Chabrol. Aliénor, à soixante-dix-sept ans, se tourne vers Jean sans Terre, son dernier fils survivant. Elle traverse les Pyrénées en plein hiver pour aller chercher sa petite-fille Blanche de Castille, qu’elle destine au futur roi de France Louis VIII. Ce mariage diplomatique, négocié par une octogénaire sur les routes d’Espagne, scellera une paix temporaire entre Capétiens et Plantagenêts. Blanche de Castille deviendra elle-même l’une des grandes régentes de l’histoire de France — la mère de Saint Louis.
L’influence d’Aliénor sur la génération suivante dépasse la diplomatie. Ses fils et petits-enfants occupent les trônes d’Angleterre, de France, de Castille, de Sicile et du Saint-Empire. Par Marie de Champagne, sa fille issue de son premier mariage, elle influence directement l’essor du roman courtois. Marie est la protectrice de Chrétien de Troyes, l’auteur de Lancelot ou le Chevalier de la charrette et de Perceval ou le Conte du Graal — les textes fondateurs de la matière arthurienne en langue française. Sans le mécénat d’Aliénor et de ses filles, la littérature médiévale européenne aurait pris un visage radicalement différent.
Aliénor et la langue française
L’histoire d’Aliénor croise celle de la langue française à un moment charnière. Au XIIe siècle, la France linguistique est divisée. D’un côté, la langue d’oïl domine au nord. De l’autre, la langue d’oc jouit d’un grand prestige au sud. Le duché d’Aquitaine se situe précisément au carrefour de ces deux espaces.
Aliénor grandit dans la culture occitane. Son grand-père Guillaume IX compose ses vers en langue d’oc. Mais en épousant Louis VII puis Henri II, elle transporte cette culture vers les cours du nord — Paris, Angers, Londres, Rouen. Les troubadours qui fréquentent sa cour ne chantent pas seulement pour un public méridional. Ils influencent les trouvères du nord, ces poètes de langue d’oïl qui adaptent les thèmes et les formes de la lyrique occitane.
Ce transfert culturel a des conséquences durables. La poésie courtoise, née en langue d’oc dans les cours d’Aquitaine et de Toulouse, se transforme en roman courtois en langue d’oïl dans les cours de Champagne et de Flandre. Les grandes œuvres qui en résultent — les romans de Chrétien de Troyes, le Roman de la Rose, les lais de Marie de France — sont rédigées dans une langue d’oïl enrichie par l’imaginaire occitan. Aliénor est le pont humain entre ces deux traditions.
Son influence sur l’évolution linguistique ne s’arrête pas là. En tant que duchesse d’Aquitaine et reine d’Angleterre, elle maintient des chancelleries qui produisent des documents en latin, en ancien français et en occitan. Les chartes émises sous son sceau témoignent d’une administration bilingue, voire trilingue. Cette pratique contribue à la montée progressive du français comme langue de pouvoir à côté du latin, un processus qui culminera au XIIIe siècle.
L’empire angevin lui-même, en reliant l’Angleterre à l’Aquitaine, crée un espace de circulation linguistique unique. Le français — dans ses variétés normande, angevine et poitevine — devient la langue de la cour d’Angleterre, un statut qu’il conservera pendant près de trois siècles. Les juristes anglais rédigent en « law French » jusqu’au XVe siècle. Cette diffusion du français outre-Manche est un héritage indirect mais tangible du mariage d’Aliénor avec Henri Plantagenêt.
Parallèlement, la construction des grandes cathédrales gothiques qui marquent le XIIe et le XIIIe siècle accompagne cette effervescence culturelle. L’art, la littérature et l’architecture participent d’un même mouvement de transformation. Les cours d’Aliénor et de ses descendants en sont des foyers essentiels.
Les dernières années
En 1200, Aliénor se retire à l’abbaye de Fontevraud, dans la vallée de la Loire. Ce monastère double — abritant des moines et des moniales sous l’autorité d’une abbesse — est depuis longtemps lié à la dynastie plantagenêt. Henri II et Richard Cœur de Lion y sont enterrés. Aliénor y prend le voile, mais elle ne renonce pas entièrement au monde.
En 1202, à quatre-vingts ans, elle soutient le siège de Mirebeau, où son petit-fils Arthur de Bretagne menace ses terres. Jean sans Terre intervient et capture Arthur — qui disparaîtra dans des circonstances troubles, probablement assassiné sur ordre de Jean. Aliénor voit l’empire angevin commencer à se disloquer. Philippe Auguste grignote les possessions continentales des Plantagenêts. La Normandie tombe en 1204.
Aliénor meurt le 31 mars ou le 1er avril 1204 à Fontevraud. Son gisant, sculpté dans la pierre calcaire de la Loire, la représente un livre ouvert entre les mains — image rare pour une effigie funéraire féminine de cette époque. Les historiens y voient un symbole de son rôle de mécène et de protectrice des lettres.
Perspective CCFS : comprendre Aliénor pour comprendre la France
L’histoire d’Aliénor d’Aquitaine condense les grands thèmes de la civilisation française médiévale : la construction du pouvoir royal, la tension entre nord et sud, l’émergence de la littérature en langue vernaculaire, le rôle des femmes dans la politique dynastique. Étudier son parcours, c’est traverser un siècle entier d’histoire européenne à travers le prisme d’une seule vie.
C’est précisément ce type d’approche que proposent les conférences de civilisation française des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Depuis leur fondation en 1919, les CCFS offrent aux étudiants internationaux un enseignement qui articule histoire, littérature et langue. Comprendre pourquoi Aliénor a changé le destin de deux royaumes, c’est aussi comprendre comment la France s’est construite — par ses conflits, ses alliances et ses mots.
Sources principales : Suger, Vita Ludovici Grossi Regis ; Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum ; Jean de Salisbury, Historia Pontificalis ; Giraud de Barri (Giraldus Cambrensis), De Principis Instructione ; André Le Chapelain, De Amore ; chartes d’Aliénor d’Aquitaine (éd. Nicholas Vincent). Pour une synthèse moderne : Ralph V. Turner, Eleanor of Aquitaine (Yale UP, 2009) ; Martin Aurell, L’Empire des Plantagenêt (Perrin, 2003).


