Une nuit sur la montagne Sainte-Geneviève
Paris, hiver 1257. Sur la rive gauche de la Seine, dans une ruelle étroite de la montagne Sainte-Geneviève, une chandelle brûle derrière une fenêtre. Un jeune homme originaire de Champagne, les doigts engourdis par le froid, copie un passage des Sentences de Pierre Lombard sur un parchemin usé. Il partage sa chambre avec trois autres étudiants en théologie. Ils dorment à deux par lit. Le matin, ils marcheront jusqu’à la rue du Fouarre pour s’asseoir sur des bottes de paille et écouter un maître commenter Aristote.
Ce jeune homme est pauvre. Pas misérable — il a accès à des livres, ce qui fait de lui un privilégié. Mais il n’a pas de bénéfice ecclésiastique, pas de famille noble pour financer ses études. La théologie exige dix à quinze ans de travail. Sans aide, il abandonnera.
C’est pour lui que Robert de Sorbon, chapelain du roi Louis IX, est en train de fonder un collège. Un lieu où des étudiants sans fortune pourront étudier la théologie, logés, nourris, chauffés. Ce collège portera le nom de son fondateur. Sept siècles plus tard, ce nom désigne encore l’une des institutions les plus célèbres du monde.
Mais l’histoire de la Sorbonne ne commence pas en 1257. Elle plonge ses racines deux siècles plus tôt, dans les écoles qui entourent la cathédrale Notre-Dame.
Des écoles cathédrales au studium generale
Au début du XIIe siècle, Paris n’est pas encore une capitale universitaire. C’est une ville en pleine expansion, protégée par les premiers Capétiens, traversée par un fleuve qui en fait un carrefour commercial. Sur l’île de la Cité, l’école cathédrale de Notre-Dame forme des clercs sous l’autorité du chancelier du chapitre. On y enseigne la grammaire, la rhétorique, la dialectique — le trivium hérité de l’Antiquité tardive.
Ce qui transforme Paris, c’est l’arrivée d’un homme : Pierre Abélard. Philosophe brillant, polémiste redoutable, Abélard attire des centaines d’étudiants par la seule force de son enseignement. Jacques de Vitry, dans son Historia Occidentalis, décrit l’afflux d’étudiants vers Paris comme un phénomène sans précédent. Abélard enseigne d’abord sur la montagne Sainte-Geneviève, hors de la juridiction du chancelier. Il crée un précédent décisif : on peut enseigner en dehors du cadre cathédral.
D’autres maîtres suivent. Hugues de Saint-Victor enseigne à l’abbaye du même nom. Les chanoines de Sainte-Geneviève accueillent des lecteurs. La rive gauche se couvre d’écoles indépendantes. Les étudiants parlent latin entre eux — d’où le nom de Quartier Latin, qui désigne encore aujourd’hui ce territoire étudiant au cœur de Paris.
Le tournant institutionnel survient entre 1200 et 1215. En 1200, Philippe Auguste accorde aux maîtres et étudiants de Paris un privilège royal qui les soustrait à la justice ordinaire. Ils relèvent désormais de la juridiction ecclésiastique. C’est un acte fondateur : pour la première fois, la communauté des enseignants et des étudiants — l’universitas magistrorum et scholarium — est reconnue comme un corps juridique distinct.
En 1215, le légat pontifical Robert de Courçon promulgue les premiers statuts de l’Université de Paris. Ces statuts, conservés dans le Chartularium Universitatis Parisiensis, fixent la durée des études, les programmes, les conditions d’obtention de la licentia docendi — la licence d’enseigner. La théologie exige huit années d’études après la maîtrise ès arts. La faculté des arts, qui enseigne les sept arts libéraux, sert de propédeutique obligatoire.
En 1231, la bulle Parens Scientiarum du pape Grégoire IX consacre l’autonomie de l’Université. Le texte est explicite : Paris est la « mère des sciences », et l’Université a le droit de se donner ses propres règlements. C’est l’acte de naissance du studium generale — une institution d’enseignement supérieur reconnue par l’autorité universelle, dont les diplômes sont valables dans toute la chrétienté.
Robert de Sorbon : un chapelain qui change l’histoire
Robert naît en 1201 à Sorbon, un village des Ardennes. Fils de paysans, il étudie à Paris grâce à la protection de bienfaiteurs ecclésiastiques. Il devient maître en théologie, puis chanoine de Paris. Louis IX, qui règne depuis 1226, en fait son chapelain et confesseur.
Robert connaît par expérience la précarité des étudiants pauvres. La faculté de théologie, la plus prestigieuse de Paris, est aussi la plus longue et la plus coûteuse. Les étudiants riches — fils de nobles ou bénéficiaires de prébendes — peuvent tenir. Les autres décrochent. Robert veut corriger cette injustice.
En 1257, il obtient de Louis IX la cession de plusieurs maisons situées rue Coupe-Gueule, sur la montagne Sainte-Geneviève. Il y fonde la « maison de Sorbonne » — un collège destiné à accueillir des étudiants séculiers en théologie, c’est-à-dire des clercs qui n’appartiennent à aucun ordre religieux. Les Dominicains et les Franciscains ont leurs propres couvents-études. Les séculiers n’ont rien. Robert comble ce vide.
La charte de fondation établit des règles précises. Le collège accueille seize boursiers, quatre par nation. Chaque boursier reçoit le gîte, le couvert et l’accès à une bibliothèque. En échange, il doit participer aux exercices académiques et mener une vie régulière. Un proviseur élu par les boursiers administre la maison. C’est un modèle communautaire, égalitaire dans son principe.
Robert de Sorbon rédige aussi des textes sur la méthode d’étude. Son De Conscientia insiste sur l’examen de soi et la rigueur intellectuelle. Il compare la préparation d’un examen de théologie à la préparation du jugement dernier — avec un humour pince-sans-rire qui surprend chez un théologien du XIIIe siècle.
Le collège de Sorbon prospère. Sa bibliothèque devient l’une des plus riches de Paris. Ses disputes théologiques attirent des auditeurs extérieurs. En quelques décennies, le nom « Sorbonne » finit par désigner non seulement le collège, mais la faculté de théologie tout entière, puis l’université elle-même. Un glissement sémantique révélateur : la partie a absorbé le tout.
Ce lien entre Robert de Sorbon et l’institution qu’il a fondée perdure aujourd’hui. La Fondation Robert de Sorbon, entité juridique héritière de cette tradition, porte son nom et perpétue sa mission. C’est elle qui gère les Cours de Civilisation Française de la Sorbonne, prolongeant ainsi une vocation d’enseignement née il y a près de huit siècles.

Le modèle parisien : quatre facultés, quatre nations
L’Université de Paris n’est pas un campus au sens moderne. C’est une corporation — un ensemble de personnes liées par des statuts communs. Elle n’a pas de bâtiment propre avant le XIVe siècle. Les cours se donnent dans des salles louées, dans des églises, parfois en plein air.
L’Université se divise en quatre facultés : les arts, la théologie, le droit canon et la médecine. La faculté des arts est de loin la plus nombreuse. Elle accueille les étudiants dès l’âge de quatorze ans pour un cursus de six ans environ. On y étudie la logique d’Aristote, la grammaire de Priscien, l’astronomie de Ptolémée. Les maîtres ès arts sont souvent très jeunes — vingt ans, parfois moins.
La théologie est le sommet de l’édifice. C’est la « reine des sciences » selon l’expression médiévale. Il faut être maître ès arts pour y accéder. Le cursus dure au minimum huit ans supplémentaires. On y commente les Sentences de Pierre Lombard, on y dispute sur la Trinité, la grâce, le libre arbitre. Thomas d’Aquin, Bonaventure, Duns Scot — les plus grands esprits du XIIIe siècle passent par cette faculté.
La faculté de droit canon — le droit civil est interdit à Paris par le pape Honorius III en 1219 — forme les juristes de l’Église. La faculté de médecine, plus petite, enseigne Hippocrate et Galien. Ces deux facultés restent modestes par rapport à leurs homologues de Bologne ou Montpellier.
Ce qui distingue Paris, c’est le système des nations. La faculté des arts est divisée en quatre « nations » qui regroupent les étudiants selon leur origine géographique : la nation de France (qui inclut les Espagnols, les Italiens et les Orientaux), la nation de Picardie, la nation de Normandie, et la nation d’Angleterre (qui comprend aussi les Allemands et les Scandinaves). Chaque nation élit un procureur. Les quatre procureurs élisent le recteur de l’Université.
Ce système électif est remarquable. Le recteur n’est pas nommé par le roi ni par le pape. Il est élu par ses pairs. Son mandat est court — trois mois au début, puis un an. L’Université de Paris est, de fait, une des premières institutions européennes à pratiquer une forme de démocratie représentative.
Le système des grades formalise le parcours. Le baccalarius (bachelier) a complété la première partie de ses études. Le licentiatus (licencié) a reçu du chancelier la licentia docendi. Le magister (maître) ou doctor a été reçu par ses pairs lors d’une cérémonie d’inceptio. Ces termes — bachelier, licencié, docteur — sont encore les nôtres. Le vocabulaire universitaire mondial est né à Paris.
La vie quotidienne au Quartier Latin
Jean de Jandun, dans son Éloge de Paris rédigé vers 1323, décrit la rive gauche comme un lieu de savoir incomparable. Il célèbre les « fleurs de toute science » qui s’épanouissent dans les écoles parisiennes. La réalité quotidienne est plus rugueuse.
Les étudiants vivent dans des conditions difficiles. Les plus chanceux occupent une place dans un collège — la Sorbonne, le collège de Navarre fondé en 1305, le collège d’Harcourt. Les autres louent des chambres dans des pensions tenues par des bourgeois du quartier. Les loyers font l’objet de disputes constantes entre l’Université et les propriétaires. Le Chartularium conserve de nombreuses plaintes à ce sujet.
La journée commence tôt. Les cours ordinaires (lectiones ordinariae) se tiennent le matin, de prime à tierce — soit approximativement de six heures à neuf heures. Les cours extraordinaires occupent l’après-midi. Le maître lit un texte — legere, lire, d’où le mot « leçon » — et le commente. Les étudiants prennent des notes sur des tablettes de cire ou des cahiers de parchemin.
L’exercice intellectuel central est la disputatio. Deux fois par semaine au moins, les maîtres et les bacheliers s’affrontent dans des joutes argumentatives codifiées. Un respondens soutient une thèse. Un opponens la conteste. Le maître tranche par une determinatio. Deux fois par an, les disputes quodlibétales permettent à quiconque dans l’assistance de poser n’importe quelle question au maître. Thomas d’Aquin excelle dans cet exercice. Ses Quaestiones Disputatae et Quodlibetales sont des monuments de la pensée scolastique.
La langue de tout cet univers est le latin. Entre eux, dans la rue, au marché, les étudiants parlent latin. C’est une lingua franca qui permet à un Anglais, un Allemand et un Sicilien de se comprendre. Cette tradition linguistique commune est peut-être l’héritage le plus profond de l’université médiévale. Aujourd’hui, les Cours de Civilisation Française de la Sorbonne perpétuent cette vocation d’accueil linguistique : le français a remplacé le latin, mais l’idée reste la même — offrir une langue commune à des étudiants venus du monde entier.
La vie n’est pas que studieuse. Les registres du Parlement de Paris témoignent de rixes entre étudiants et bourgeois, de bagarres entre nations rivales, de tavernes dévastées. En 1229, une rixe entre étudiants et cabaretiers dégénère. La police royale intervient et tue plusieurs étudiants. L’Université fait grève et quitte Paris pendant deux ans. C’est cette crise qui conduit à la bulle Parens Scientiarum de 1231. L’Université apprend qu’elle est assez puissante pour faire plier un roi.
Les étudiants ne forment pas un bloc homogène. Certains sont des fils de nobles comme ceux qui peuplent la cour d’Aliénor d’Aquitaine, dotés de revenus confortables. D’autres survivent en copiant des manuscrits, en servant de secrétaires ou en mendiant. La poésie goliardique — ces chants d’étudiants errants qui célèbrent le vin, l’amour et la liberté — témoigne de cette bohème médiévale. Le Quartier Latin est un monde en soi, avec ses codes, sa langue et sa culture.

L’influence européenne : Paris comme matrice
Le modèle parisien ne reste pas parisien. Il s’exporte avec une rapidité remarquable. Entre le XIIIe et le XVe siècle, des dizaines d’universités naissent en Europe, et presque toutes empruntent quelque chose à Paris.
Oxford est le cas le plus direct. Dès le XIIe siècle, des maîtres formés à Paris enseignent en Angleterre. La grève de 1229 envoie des contingents entiers de maîtres et d’étudiants outre-Manche. Oxford adopte le système des nations, les grades parisiens, la structure des facultés. Cambridge naît en 1209 d’une sécession d’Oxford — elle-même fille de Paris. Le système des colleges anglais s’inspire directement des collèges parisiens comme la Sorbonne.
Bologne, en Italie, suit un chemin différent. Son université est fondée par les étudiants, non par les maîtres. C’est une universitas scholarium, là où Paris est une universitas magistrorum. Mais Bologne emprunte à Paris le système des grades, la structure des examens et le principe de l’autonomie corporative.
En péninsule ibérique, Salamanque (1218) et Coimbra (1290) adoptent le modèle parisien pour la théologie et les arts, tout en suivant Bologne pour le droit. Les statuts de Salamanque mentionnent explicitement Paris comme référence.
À l’est, l’Université de Prague, fondée en 1348 par Charles IV, est organisée sur le modèle parisien avec ses quatre nations. Cracovie (1364), Vienne (1365), Heidelberg (1386) suivent. Chaque fondation reprend les mêmes éléments : quatre facultés, système des grades, autonomie corporative, privilèges juridiques.
Ce qui circule, ce n’est pas seulement une structure institutionnelle. C’est un idéal : l’idée qu’il existe un savoir universel, accessible par la raison, transmissible par l’enseignement, et que les institutions qui le portent méritent une protection spéciale. Cette idée naît à Paris au XIIIe siècle. Elle structure encore l’enseignement supérieur mondial.
Les échanges intellectuels accompagnent les échanges institutionnels. Les mêmes textes circulent de Paris à Oxford, de Bologne à Prague. Aristote, commenté par Averroès, est enseigné partout. Les Sentences de Pierre Lombard sont le manuel de théologie de toute l’Europe. Cette culture intellectuelle commune — ce que les historiens appellent la res publica litteraria — est le produit direct du réseau universitaire dont Paris est le centre.
La littérature vernaculaire elle-même porte la marque de cette effervescence intellectuelle. Quand Chrétien de Troyes invente le roman européen à la fin du XIIe siècle, il écrit dans un monde où les clercs formés à Paris diffusent la culture savante en langue vulgaire. Le passage du latin au français, de l’université à la cour, de la disputatio au récit, est un des grands mouvements culturels du Moyen Âge.
Et tandis que les maîtres disputent sur la montagne Sainte-Geneviève, les bâtisseurs de cathédrales transforment Paris en un chantier permanent. Notre-Dame s’élève entre 1163 et 1345. La Sainte-Chapelle est consacrée en 1248, neuf ans avant la fondation de la Sorbonne. La ville qui invente l’université invente aussi le gothique. Ces deux créations partagent un même élan : la conviction que la raison humaine peut atteindre le divin.
L’héritage vivant : de 1257 à aujourd’hui
Le collège de Sorbon survit à son fondateur, mort en 1274. Il traverse les siècles avec des fortunes diverses. Au XVIIe siècle, le cardinal de Richelieu, proviseur de Sorbonne, fait reconstruire les bâtiments. La chapelle que nous voyons aujourd’hui date de cette époque. La Révolution supprime l’Université et ferme les collèges. Napoléon refonde l’Université impériale en 1808. La Sorbonne renaît, mais sous une forme très différente.
Ce qui ne change pas, c’est la vocation. Depuis Robert de Sorbon, cette institution accueille des étudiants venus d’ailleurs pour apprendre. Les boursiers du XIIIe siècle venaient d’Angleterre, de Picardie, de Normandie, de Germanie. Ils venaient chercher un savoir qu’ils ne trouvaient pas chez eux. Ils repartaient avec un titre reconnu dans toute l’Europe.
Aujourd’hui, les Cours de Civilisation Française de la Sorbonne perpétuent cette tradition sous une forme adaptée au monde contemporain. Créés en 1919 pour enseigner la langue et la civilisation françaises aux étudiants étrangers, les CCFS sont gérés par la Fondation Robert de Sorbon — l’héritière directe du fondateur médiéval. Le lien n’est pas symbolique. Il est juridique, historique et intellectuel.
La Fondation Robert de Sorbon porte le nom de l’homme qui, en 1257, a décidé que le savoir ne devait pas être réservé aux riches. Que des étudiants venus de partout méritaient un lieu pour apprendre. Que l’enseignement était une mission, pas un commerce. Les CCFS portent ce même héritage. Leurs conférences de civilisation prolongent la tradition des lectiones médiévales. Leurs cours de français prolongent la tradition de la langue commune. Leur implantation en Sorbonne prolonge la continuité d’un lieu.
Le Quartier Latin a changé. Les bottes de paille de la rue du Fouarre ont été remplacées par des amphithéâtres. Le latin a cédé la place au français. Les étudiants ne dorment plus à deux par lit dans des collèges non chauffés. Mais l’essentiel demeure. Des jeunes gens venus du monde entier montent encore la pente de la montagne Sainte-Geneviève pour apprendre. Ils passent encore devant la chapelle de la Sorbonne. Ils s’inscrivent encore dans une institution qui porte le nom de Robert de Sorbon.
Sept siècles séparent le boursier en théologie de 1257 et l’étudiant en FLE de 2026. Ce qui les relie, c’est une idée simple et puissante : le savoir s’enseigne, le savoir se partage, et Paris est un bon endroit pour le faire.
La Fondation Robert de Sorbon continue de porter cette idée. Ceux qui souhaitent s’inscrire dans cette lignée peuvent le faire en rejoignant les programmes des CCFS. L’histoire ne s’est pas arrêtée en 1257. Elle continue, cours après cours, étudiant après étudiant, dans les murs mêmes où elle a commencé.
Sources principales : Chartularium Universitatis Parisiensis (éd. Denifle & Chatelain, 1889-1897) ; Jacques de Vitry, Historia Occidentalis (v. 1225) ; Jean de Jandun, Tractatus de laudibus Parisius (v. 1323) ; Bulle Parens Scientiarum de Grégoire IX (1231) ; Statuts de Robert de Courçon (1215) ; Chartes de fondation du collège de Sorbon (1257-1263).


