Comment commence l’histoire d’une nation ? Pour la France, la réponse se trouve dans une période de chaos et de transformation profonde : le Haut Moyen Âge. Alors que l’Empire romain d’Occident s’effondrait, de nouveaux peuples et de nouveaux pouvoirs émergeaient pour prendre sa place. C’était une ère trouble, violente et formatrice. Sans un guide, ce chapitre crucial de l’histoire nous serait inaccessible. Heureusement, la France possède un tel guide : un évêque gallo-romain nommé Grégoire de Tours.
Grégoire fut le principal chroniqueur de cet âge charnière. Son œuvre majeure, l’Historia Francorum (Histoire des Francs), est le document le plus important pour comprendre la genèse de la France. Pour quiconque étudie le français, du débutant à l’universitaire, Grégoire de Tours n’est pas seulement une figure historique ; il est le conteur originel de l’épopée nationale française. Aux Cours de Civilisation Française de la Sorbonne (CCFS), nous explorons des figures fondatrices comme Grégoire pour offrir à nos étudiants non seulement des compétences linguistiques, mais une véritable compréhension de l’ADN historique de la civilisation française.
Qui était Grégoire de Tours ? Un homme entre deux mondes
Né Georgius Florentius vers 538 après J.-C. dans l’actuelle Clermont-Ferrand, Grégoire était un homme au carrefour de l’histoire. Il était le produit de l’ancien monde — membre d’une famille aristocratique gallo-romaine riche et influente qui avait servi l’Empire romain pendant des générations. Pourtant, il vécut toute sa vie dans un monde nouveau, un royaume désormais dirigé par les Francs, un peuple germanique ayant établi un puissant royaume dans l’ancienne province romaine de Gaule.
En 573, il devient évêque de Tours, un poste d’une immense influence religieuse et politique. La ville de Tours était un haut lieu de pèlerinage, abritant le tombeau de Saint Martin. Ce rôle plaça Grégoire au cœur des intrigues politiques et des luttes de pouvoir violentes des rois mérovingiens, les descendants de Clovis Ier. Il n’était pas un érudit détaché écrivant depuis un monastère tranquille ; il était un acteur clé, un conseiller, un diplomate et un observateur avisé des événements turbulents qui se déroulaient sous ses yeux.
L’Historia Francorum : plus qu’une simple histoire
Le chef-d’œuvre de Grégoire est une œuvre monumentale en dix livres. Elle commence par la création du monde mais se concentre rapidement sur l’histoire de son temps. L’Historia Francorum est notre source principale, et parfois unique, pour les événements qui ont forgé le royaume des Francs. Ce n’est pas un livre d’histoire au sens moderne du terme. Grégoire y mêle grands événements politiques, biographies de saints, descriptions de miracles, rumeurs locales et expériences personnelles. Pourtant, à travers son récit, il offre une vision inégalée et immersive de ce qu’était la vie lors de la naissance de la France médiévale.
Sans Grégoire, cette période entière ne serait guère plus qu’une collection de découvertes archéologiques et d’archives fragmentaires. Il lui a donné une voix, un récit et une galerie de personnages inoubliables.
Trois récits fondateurs de l’Historia Francorum
Pour comprendre l’importance de Grégoire, il suffit de regarder les récits épiques qu’il a préservés. S’il fut le témoin oculaire des événements de sa propre vie, son histoire remonte également le temps pour capturer les moments fondateurs qui ont préparé le terrain pour le royaume franc.
1. Le rempart contre Attila le Hun (451 après J.-C.)
Bien avant son époque, une menace terrifiante émergea de l’Est : Attila le Hun, le « Fléau de Dieu ». Dans son Histoire, Grégoire raconte la bataille des Champs Catalauniques. Lors de cet affrontement monumental, une coalition fragile fut formée pour faire face à l’invasion dévastatrice de la Gaule par les Huns. Cette armée était dirigée par le général romain Aetius et réunissait des alliés cruciaux, dont les Wisigoths sous leur roi Théodoric Ier, et les Francs Saliens sous leur chef Mérovée. La chronique de Grégoire préserve la mémoire de cette bataille brutale qui stoppa l’avancée d’Attila vers l’ouest. En rapportant cet événement, Grégoire ne racontait pas seulement une histoire de guerre ; il cimentait l’héritage d’un moment charnière où Romains, Goths et Francs s’unirent pour défendre l’avenir de la Gaule, la terre même dont les Francs allaient bientôt hériter.
2. Le baptême de Clovis (v. 496)
Grégoire fournit le récit le plus célèbre de la conversion de Clovis au catholicisme. Poussé par son épouse Clotilde, Clovis promet de se convertir si le Dieu des chrétiens lui accorde la victoire. Il remporte la bataille et se fait baptiser par l’évêque Remi de Reims. Cet événement est sans doute le plus significatif de l’histoire de France à ses débuts. En adoptant le catholicisme de ses sujets gallo-romains, Clovis forgea une alliance puissante entre la monarchie franque et l’Église, qui définira l’État français pendant des siècles et vaudra à la France le titre de « Fille aînée de l’Église ».
3. Le vase de Soissons
Cette célèbre anecdote illustre le choc des cultures. Après une bataille, un évêque supplie le roi Clovis de lui rendre un vase précieux. Clovis accepte, mais la coutume franque exigeait que le butin soit partagé par tirage au sort. Lorsque Clovis réclame le vase, un soldat s’y oppose et le brise d’un coup de hache. Un an plus tard, Clovis reconnaît le soldat, l’accuse d’avoir des armes mal entretenues et lui fend le crâne avec sa propre hache en déclarant : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons ! ». Ce récit brut, raconté avec vivacité par Grégoire, démontre la nature personnelle et violente de la royauté franque.
L’héritage durable d’un père fondateur
Grégoire de Tours mourut en 594, mais son œuvre lui survécut. Il devint, en quelque sorte, l’« Hérodote des Francs ». Bien qu’il ait écrit pour donner des leçons de morale aux générations futures, il a involontairement créé le récit des origines d’une nation. Il a capturé le moment où la Gaule romaine s’est éteinte et où la France médiévale est née — une fusion unique d’institutions romaines, de culture guerrière germanique et de foi catholique.
Étudier Grégoire, c’est comprendre les fondations mêmes sur lesquelles des siècles d’histoire, de culture et d’identité françaises allaient être bâtis.
Découvrez les fondements de la civilisation française au CCFS Pour les étudiants internationaux, apprendre le français est une porte d’entrée vers une culture riche et complexe. Aux Cours de Civilisation Française de la Sorbonne, nous pensons qu’une appréciation profonde de la langue passe par la compréhension de son contexte historique.


